Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL: 2012

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

LA PERSONNALITÉ DE L'ETRE GNOSTIQUE


[…] Quelle place aura la personnalité dans l'être gnostique ? Le statut et la structure de l'être seront-ils tout à fait différents de la forme et de la vie de la personne dont nous avons l'expérience ou leur seront-ils semblables ? S'il y a une personnalité et si celle-ci n'est aucunement responsable de ses actions, se pose alors la question de la place qui revient à l'élément éthique, à sa perfection et à son accomplissement dans la nature gnostique.
  En général, dans la conception habituelle, l'ego séparateur est notre Moi et si l'ego doit disparaître dans une Conscience transcendantale ou universelle, la vie et l'action devront cesser. En effet, si l'individu dis­paraît, il ne peut plus y avoir qu'une connaissance impersonnelle, un Moi cosmique ; et si l'individu est totalement éteint, il ne peut plus se poser de questions de personnalité, de responsabilité ou de perfection éthique. Selon une autre conception, la personne spi­rituelle subsiste, mais libérée, purifiée, rendue parfaite en sa nature dans une existence céleste. Cependant, ici-bas, nous sommes encore sur terre; et pourtant l'on suppose que la personnalité de l'ego est éteinte et remplacée par un individu spirituel universalisé qui est un centre et une puissance de l'Être transcendant. On pourrait en déduire que cet individu gnostique ou supramental est un Moi sans personnalité, un Purusha impersonnel. Il pourrait y avoir beaucoup d'individus gnostiques, mais ils n'auraient pas de personnalité, tous seraient identiques en être et en nature. Cela créerait alors l'idée d'un vide ou d'un blanc de l'être pur, d'où s'élèveraient une action et une fonction de la cons­cience sujet de l'expérience, mais sans que se construise une personnalité différenciée comme nous en observons actuellement et comme nous considérons que nous sommes nous-mêmes à la surface. Cela serait toutefois une solution plutôt mentale que supramentale au pro­blème d'une individualité spirituelle qui survit à l'ego et poursuit son expérience.
  Dans la conscience supramentale, la personnalité et l'impersonnalité ne sont pas des principes opposés. Ce sont les aspects inséparables d'une seule et même réalité. Cette réalité n'est pas l'ego mais l'être, qui est impersonnel et universel dans la substance de sa nature, mais qui en forme une personnalité expressive, celle-ci étant la forme de son Moi dans les changements de la Nature.
  Dans sa source, l'impersonnalité est quelque chose de fondamental et d'universel ; c'est une existence, une force, une conscience qui assume diverses formes de son être et de son énergie ; chacune de ces formes d'é­nergie, de qualité, de pouvoir ou de force, bien qu'elle reste en elle-même générale, impersonnelle et universelle, est utilisée par l'être individuel comme matériau pour l'édification de sa personnalité. Ainsi dans la vérité indifférenciée et originelle des choses, l'impersonnalité est la pure substance de nature de l'Être, de la Personne; dans la vérité dynamique des choses, elle différencie ses pouvoirs et les prête pour constituer, par leurs va­riations, la manifestation de personnalité. L'amour est la nature de l'amant, le courage est la nature du guerrier. Or, amour et courage sont des forces ou formulations impersonnelles et universelles de la Force cosmique ; ce sont les pouvoirs de l'esprit dans son être et sa nature universels. La Personne est l'Être soutenant ce qui est impersonnel, le tenant en soi comme lui appartenant, comme étant la nature de son Moi ; elle est cela qui est l'amant et le guerrier.
  Ce que nous appelons la personnalité de la Personne est son expression en état de nature et action de nature — elle-même étant bien davantage dans son existence en soi, originellement et ultimement ; c'est la forme d'elle-même qu'elle met en avant comme son être ou son Moi naturel manifesté et déjà développé dans la nature. Dans l'individu limité qui a été formé, c'est son expression personnelle de ce qui est impersonnel, la prise de possession personnelle qu'elle en a faite, pourrait-on dire, pour avoir un matériau avec lequel construire une représentation significative d'elle-même dans la manifestation. Dans son Moi illimité et sans forme, dans son être réel, la véritable Personne ou Pu­rusha, elle n'est pas cela, mais elle contient en elle-même des possibilités illimitées et universelles ; en tant quIn­dividu divin, elle leur donne sa propre orientation dans la manifestation, si bien que dans le Multiple chaque personnalité est un Moi unique de l'unique Divin.
 Le Divin, l'Éternel s'exprime comme existence, conscience, béatitude, sagesse, connaissance, amour, beauté, et nous pouvons penser à lui comme étant ces puissances impersonnelles et universelles de lui-même, nous pouvons les considérer comme la nature du Divin et de l'Éternel ; nous pouvons dire que Dieu est Amour, que Dieu est Sagesse, que Dieu est Vérité ou Droiture ; mais il n'est pas un état impersonnel ni un résumé d'état ou de qualités ; il est l'Être, à la fois absolu, universel et individuel. Si nous envisageons les choses de ce point de vue, il est tout à fait clair qu'il n'y a ni opposition, ni incompatibilité, ni impossibilité de coexistence ou d'exis­tence unique entre l'Impersonnel et la Personne ; cha­cun d'eux est l'autre, vit en l'autre, se fond en l'autre et pourtant peut apparaître comme une extrémité ou un côté différent, avers et revers de la même Réalité. L'être gnostique est de la nature du Divin, et par conséquent reproduit en lui-même ce mystère naturel de l'existence.
  Un individu gnostique supramental sera une Personne spirituelle, mais non pas une personnalité d'un type d'être déterminé par une certaine combinaison de qua­lités fixes et un caractère précis ; il ne saurait l'être puisqu'il est une expression consciente de l'universel et du transcendant. Cependant, son être ne pourrait non plus résulter d'un flot impersonnel et capricieux, proje­tant au hasard des vagues de formes diverses, des vagues de personnalité, au fur et à mesure qu'il s'écoule à tra­vers le Temps. C'est là l'impression que peuvent donner des hommes dépourvus, dans leurs profondeurs, de Personne centralisatrice forte, et qui agissent à partir d'une sorte de multipersonnalité confuse selon n'importe quel élément qui se trouve, à un moment donné, passer en eux au premier plan. La conscience gnostique, au contraire, est une conscience d'harmonie, de connais­sance de soi et de maîtrise et ne présenterait pas un tel désordre.
  Il est vrai qu'il existe des notions diverses de ce qui constitue la personnalité et de ce qui constitue le ca­ractère. Selon une conception, la personnalité est une structure fixe de qualités reconnaissables qui expriment une puissance de l'être ; mais, selon une autre conception, on distingue entre personnalité et caractère, la person­nalité étant un flot de l'être qui s'exprime, éprouve et réagit, le caractère un élément fixe constitué dans la structure de la Nature. Flux de nature et fixité de nature sont cependant deux aspects de l'être et ni l'un ni l'autre ni même les deux ensemble, ne peuvent être une défini­tion de la personnalité. Chez tous les hommes, il y a deux éléments : le flux sans forme, bien que limité, de l'être ou de la Nature dont est façonnée la personna­lité, et la formation personnelle qui provient de ce flux. La formation peut devenir rigide et s'ossifier, et elle peut aussi rester suffisamment souple pour changer constamment et pour se développer, mais elle se déve­loppe à partir du flux formateur, par modification ou agrandissement ou remoulage de la personnalité et non pas, en général, par suppression de la formation déjà réalisée et remplacement par une nouvelle forme d'être ; ce dernier phénomène ne peut se présenter que dans une déviation anormale ou une conversion supranormale.
  A côté de ce flux et de cette fixité, il y a aussi un troi­sième élément, qui est occulte, la Personne, qui est par-derrière, et dont la personnalité est une expression. Cette Personne met en avant la personnalité comme son rôle, son caractère, sa persona dans l'acte en cours du long drame de son existence manifestée, mais la Per­sonne est plus vaste que sa personnalité et il peut se produire que cette vastitude intérieure déborde dans la formation de surface ; le résultat est alors une expres­sion de l'être qui ne peut plus être décrite par des qua­lités fixes, des modes normaux, des traits exacts, ni déterminée par aucune limite structurelle. Ce n'est pas non plus un simple flux indistinguible, complète­ment amorphe et insaisissable. Bien que l'on puisse caractériser les actes de sa nature sans pouvoir le caractériser lui-même, on peut le ressentir dis­tinctivement, le suivre dans son action, le reconnaître, bien qu'il ne soit pas facile de le décrire, car c'est plutôt un pouvoir de l'être qu'une structure.
  La personnalité restreinte ordinaire peut être saisie par une description des caractères qui marquent sa vie, sa pensée et son action, par la construction et l'expres­sion de surface très définies qui sont les siens. Même lorsque ce qui n'a pas été ainsi exprimé peut nous échap­per, il semble que cela n'enlève pas grand-chose à notre compréhension, qui reste adéquate dans l'ensemble, parce que l'élément qui nous a échappé n'est, en général, guère plus qu'une matière première amorphe faisant partie du flux sans avoir été utilisé pour former une partie significative de la personnalité.
  Une telle description serait toutefois piteusement inadéquate pour exprimer la Personne lorsque la Puis­sance de son Moi au dedans se manifeste de façon plus ample et met en avant la force cachée de son daemon dans la composition superficielle et la vie. Nous nous sentons en présence d'une lumière de conscience, d'une potentialité, d'un océan d'énergie, nous pouvons dis­tinguer et décrire les libres vagues de son action, de sa qualité, mais nous ne pouvons pas la fixer. Il y a pour­tant l'impression d'une personnalité, la présence d'un être puissant, un Quelqu'un fort, élevé ou beau qui est reconnaissable, une Personne, non pas une créature limitée de la Nature, mais un Moi, une Ame, un Purusha. L'Individu gnostique serait une telle Personne inté­rieure dévoilée qui occuperait à la fois les profondeurs — non plus cachées — et la surface d'une conscience unifiée de soi ; il ne serait pas une personnalité super- ficielle exprimant en partie un être secret plus vaste, il ne serait pas la vague, mais l'océan ; il serait le Pu­rusha, l'Existence consciente intérieure révélée à elle-même et il n'aurait pas besoin d'un masque, d'une persona sculptée et expressive.
  Telle serait donc la nature de la Personne gnostique un être infini et universel révélant — ou, pour notre ignorance mentale, suggérant — son Moi éternel par la forme significative et le pouvoir expressif d'une auto-manifestation et temporelle. La manifestation d'une nature individuelle, qu'elle soit forte et distincte dans son contour ou multiple et protéenne tout en restant harmonieuse, fournirait un indice de l'être, mais ne serait pas l'être tout entier ; celui-ci serait senti par-derrière, reconnaissable mais indéfinissable et infini. La conscience de la Personne gnostique serait aussi une conscience infinie qui projette des formes où elle s'ex­prime, mais resterait toujours consciente de son infi­nité et de son universalité illimitées et transmettrait le pouvoir et le sens de cette infinité et de cette univer­salité jusque dans son expression finie — sans être pour autant liée par elle dans le mouvement suivant d'une autorévélation qui se poursuit. Toutefois, cela ne serait pas encore un flux déréglé et non reconnaissable, mais un processus d'autorévélation rendant visible la vérité inhérente de ses pouvoirs d'existence conformé­ment à la loi harmonique qui est naturelle à toute mani­festation de l'Infini.
  Tout le caractère de la vie et de l'action de l'être gnos­tique proviendrait, autodéterminé, de cette nature de son individualité gnostique. Il ne pourrait y avoir en lui aucun problème isolé de contenu éthique ou ana­logue, aucun conflit du bien et du mal. Il pourrait même n'y avoir aucun problème, car les problèmes sont des créations de l'ignorance mentale qui cherche la connais­sance, et ils ne peuvent pas exister dans une conscience où la connaissance s'élève, née d'elle-même, où l'acte naît de lui-même à partir de la connaissance, à partir d'une vérité d'être préexistante qui est consciente et qui a conscience d'elle-même. Une vérité spirituelle de l'être, essentielle et universelle, qui se manifeste, qui se réalise librement dans sa propre nature et dans sa conscience qui s'accomplit elle-même, une vérité d'être qui est une en tout, même dans une infinie diversité de sa vérité, et qui fait que tout est ressenti comme étant un, serait aussi, dans sa nature même, un bien essentiel et universel qui se manifeste, qui se réalise dans sa propre nature et dans sa conscience qui s'accomplit elle-même, la vérité d'un bien qui est un en tout et pour tout, même dans une infinie diversité de son bien. La pureté de l'éternelle Existence en soi se déverserait dans toutes les activités, rendant toutes choses pures et les maintenant telles ; il ne pourrait pas y avoir d'igno­rance qui conduise à une volonté erronée ou à des faux pas, pas d'égoïsme séparateur qui, par son ignorance et par sa volonté contraire séparée, fasse du mal à l'individu lui-même ou à autrui, ignorance qui s'orien­terait vers une manière erronée de traiter son âme, son mental, sa vie ou son corps ou de traiter de façon erro­née l'âme, le mental, la vie et le corps d'autrui, ce qui est pratiquement le sens de tout mal humain. S'élever au-delà de la vertu et du péché, du bien et du mal, forme une partie essentielle du concept védântique de la libération et il y a dans cette corrélation un ordre naturel évident.
  La libération, en effet, signifie une émergence en la vraie nature spirituelle de l'être, là où toute action est l'expression automatique de cette vérité et où il ne peut y avoir rien d'autre. Dans l'imperfection et le conflit des éléments de notre nature, il y a un effort pour parvenir à une juste norme de conduite et pour l'ob­server ; c'est l'éthique, la vertu, le mérite, punya, et agir autrement est péché, démérite, pâpa. Le mental éthique proclame une loi d'amour, une loi de justice, une loi de vérité, des lois sans nombre qui sont diffi­ciles à observer et difficiles à concilier. Or, si l'unité avec autrui, l'unité avec la vérité, est déjà l'essence de la nature spirituelle réalisée, il n'y a pas besoin d'une loi de vérité ou d'amour. Si la loi et la norme doivent nous être imposées, c'est parce qu'il existe, dans notre être naturel, une force contraire de séparativité, une possibilité d'antagonisme, une force de discorde, de malveillance, de lutte. Toute éthique est une édification du bien dans la Nature à laquelle les puissances de ténèbres nées de l'Ignorance ont infligé le mal, tout comme l'exprime l'antique légende du Védânta.
  Là, au contraire, où tout est spontanément déterminé par la vérité de la conscience et la vérité de l'être, il ne saurait y avoir aucune norme, aucune lutte pour s'y conformer, aucune vertu ni aucun mérite, aucun péché ni aucun démérite de la nature. Le pouvoir d'amour, de vérité, de justice sera présent, non pas en tant que loi mentalement élaborée, mais en tant que substance même et constitution de la nature et, par l'intégration de l'être, nécessairement aussi en tant que substance même et nature constitutive de l'action. Croître en cette nature de notre être vrai, une nature de vérité et d'unité spirituelles, est la libération à laquelle conduit une évolution de l'être spirituel ; l'évolution gnostique nous fournit le dynamisme complet de ce retour à nous-même. Cela une fois fait, il n'est plus besoin de normes de vertu, de dharmas ; il y a la loi et l'ordre spontané de la liberté de l'Esprit, il ne peut pas y avoir de loi de conduite ou de dharma imposé ou édifié. Tout devient un flot spontané de notre propre nature spirituelle, le svadharma du svabhâva.
  Nous touchons ici l'essentiel de la différence dyna­mique entre la vie dans l'ignorance mentale et la vie dans l'être et la nature gnostiques. C'est la différence entre un être intégral et pleinement conscient, en pleine possession de sa propre vérité d'existence et appliquant cette vérité dans sa propre liberté, libre de toute loi construite, bien que sa vie soit un accomplissement de toutes les vraies lois du devenir dans l'essence de leur signification, d'une part, et, d'autre part, une existence ignorée, divisée en elle-même, qui cherche sa propre vérité, s’efforce d’édifier en lois ce qu’elle a découvert et d’ordonner sa vie selon un type déterminé.

SRI AUROBINDO, LA VIE DIVINE
Part II La connaissance et l'évolution spirituelle
Chp XXVII L'être gnostique.







LA POURSUITE DE L'INCONNAISSABLE


SRI AUROBINDO
SAVITRI 
Livre III Chant 1 

A LA POURSUITE DE L'INCONNAISSABLE

 Tout ce que le monde peut nous offrir est trop limité : ses ressources et sa science ne sont que les présents du Temps et ne peuvent étancher la soif sacrée de l'esprit. Bien que ces formes de grandeur proviennent aussi de l'Unique et que nos vies ne subsistent que par le souffle de Sa grâce, bien qu'il soit plus proche de nous que le moi le plus intime, c'est à une autre vérité absolue que nous aspirons : cachée par ses propres œuvres, celle-ci semblait distante, impénétrable, occulte, muette, obscure. Cette Présence qui fait que toutes les choses ont leur charme était perdue de vue, cette Gloire dont elles sont des indications timides manquait. Le monde continuait sa course dépourvu de sa Raison d'Etre, ainsi que l'amour lorsque le visage de la bien-aimée s'en est allé. L'effort de compréhension semblait une vaine lutte du Mental ; toute connaissance se perdait dans l'Inconnaissable : le désir de régner semblait une vaine prétention de la Volonté ; dans un aboutissement trivial méprisé du Temps, chaque pouvoir était réabsorbé par l'Omnipotent. Une caverne d'ombre emprisonne la Lumière éternelle.
    Le silence se fit dans son cœur anxieux ; délivré des voix de désir du monde, Aswapathi répondit à l'appel éternel de l'Ineffable. Un Etre intime bien qu'indéfinissable, porteur d'une extase immense, irrésistible, et d'une paix qu'il percevait en lui-même et toute chose et cependant ne pouvait saisir, s'approchait puis se dérobait à la poursuite de son âme, comme pour l'attirer toujours plus loin. Tout proche, cela se retirait ; lointain, cela l'appelait de nouveau. Rien n'apportait de satisfaction, sinon ses délices : son absence laissait les plus grandes prouesses sans intérêt, sa présence faisait que la moindre chose semblait divine. Quand cela se trouvait là, les abîmes du cœur étaient comblés ; mais lorsque cette Divinité ennoblissante se retirait, l'existence perdait son sens dans l'absurde. L'ordonnance des plans immémoriaux, la divine plénitude des instruments étaient utilisés comme tréteaux pour une scène provisoire. Mais ce qu'était cette Puissance, il ne le savait pas encore.
    Impalpable bien que présente dans tout ce qui existe, elle faisait et défaisait des mondes par millions, elle revêtait et perdait un millier de formes et de noms. Elle portait le déguisement d'une Immensité insondable ou se faisait subtil noyau dans l'âme : une noblesse hautaine la rendait formidable et sombre, une intimité mystique l'enveloppait de douceur. Parfois elle semblait être une fiction ou une imposture, parfois une ombre colossale de lui-même.
    Un doute énorme entravait son progrès. Au travers d'un Vide neutre, fondement de toute chose, dont la virginité berçait son esprit immortel et solitaire, attiré vers quelque Suprême abstrus, aidé, forcé par des Pouvoirs énigmatiques, brûlant d'aspiration, tantôt à demi submergé, tantôt soulevé, invinciblement il montait sans une pause. Toujours, une Immensité nébuleuse et sans point de repère planait, inabordable, au-delà de toute réponse possible, condamnant à l'extinction les créatures finies, le confrontant à l'Incommensurable.
    Et puis cette ascension parvint à son apogée grandiose : il avait atteint une altitude où ne pouvait survivre nulle créature ; une frontière où chaque espoir et chaque quête doivent cesser avoisinait quelque Réalité dépouillée et intolérante, un Zéro engrossé de transformations infinies. Acculé à un choix effrayant, il se tenait sur un rebord vertigineux où tous les déguisements font faillite, où le mental humain doit abdiquer dans la Lumière ou bien se consumer comme une phalène dans la flamme nue de la Vérité. Tout ce qu'il avait été et tout ce par quoi il avait grandit devait être maintenant laissé derrière ou bien transformé en un moi de Cela qui n'a point de nom. Affrontant seul cette Force intangible qui n'offrait aucune prise à la Pensée, son esprit osa braver l'aventure du Néant.
    Abandonné des mondes de la Forme, il sombrait. C'est là que s'effondrait le bien fondé d'une Ignorance vaste comme le monde ; le long périple du voyage de la Pensée était bouclé et le facteur Volonté, devenu inefficace, hésitait. Les modes d'existence symboliques n'étaient plus d'aucun secours, les édifices que l'Ignorance avait bâtis, fissurés s'écroulaient, et même l'esprit qui porte l'Univers s'évanouissait dans une déficience lumineuse. Dans cet écroulement vertigineux de toutes les choses construites, transcendant tous les supports périssables et rejoignant enfin son origine glorieuse, le moi séparé doit se dissoudre ou renaître dans une Vérité au-delà des conceptions du mental. Toute la gloire d'une ébauche, toutes les douceurs de l'harmonie, rejetées au même titre que les séductions de notes triviales, expulsées du silence nu, austère, de l'Etre, mouraient dans une subtile et bienheureuse Inexistence.
Les Démiurges perdaient leur nom et leur forme ; les mondes splendides et organisés qu'ils avaient conçus et bâtis s'en allaient, emportés et abolis les uns après les autres. L'univers se dépouillait de son voile multicolore, et dans un aboutissement inimaginable de la formidable énigme des choses créées, apparut la secrète Divinité du Tout, ses pieds fermement posés sur les ailes prodigieuses de la Vie, omnipotent et solitaire prophète du Temps, intériorisée, impénétrable, au regard de diamant.
    Attirés par ce regard insondable, les cycles non résolus, hésitants, retournaient à leur source pour surgir à nouveau de cette mer invisible. Tout ce qui était né de sa puissance se trouvait à présent défait ; rien ne restait de ce que conçoit le Mental cosmique. L'Eternité s'apprêtait à disparaître et semblait être une diapositive superposée sur le Vide, l'Espace était une réminiscence d'un rêve qui sombre avant de s'éteindre dans les profondeurs du Néant. L'esprit qui ne meurt point et le Moi divin semblaient des mythes projetés par l'Inconnaissable ; de Lui tout jaillissait, en Lui tout était appelé à disparaître. Mais ce que Cela était, aucune pensée, aucune vision n'arrivait à définir. Seule demeurait une impalpable Forme du moi, le fantôme ténu de quelque chose qui fut, la dernière expérience d'une vague mourante juste avant qu'elle ne s'efface dans une mer infinie — comme si elle conservait encore, à deux doigts de l'Extinction, sa perception fondamentale de l'océan d'où elle était venue. Une Immensité planait, indépendante de la perception de l'Espace, une Eternité coupée du Temps ; une Paix étrange, sublime, inaltérable, sans un mot en interdisait l'accès au monde et à l'âme.
    Une solide Réalité solitaire répondit enfin à la quête ardente de son âme : sans passion, sans paroles, absorbée dans son insondable silence, détentrice du mystère que nul ne percera jamais, elle planait, impénétrable et intangible, lui faisant face avec son calme formidable, inébranlable. Elle n'avait aucun lien de parenté avec notre univers: dans son Immensité il n'y avait aucune action, aucun mouvement ; la question de la Vie, rendue vaine par ce silence, mourait sur les lèvres, l'effort du monde cessait, confondu d'ignorance, incapable de trouver la moindre preuve d'une Lumière céleste; il n'y avait point là de mental avec son besoin de savoir, il n'y avait point là de cœur avec son besoin d'aimer. Toute personne périssait dans cet anonymat. Il n'y avait pas de numéro deux, Elle n'avait ni partenaire ni égal ; seule cette Réalité était réelle pour elle-même. Pure existence à l'abri de la pensée et des humeurs, conscience de félicité immortelle non partagée, Elle demeurait à l'écart dans son austère infini, entière et indivisible, indiciblement seule : un Etre sans forme, sans visage et muet, qui n'avait connaissance de soi que par son propre moi intemporel, à jamais conscient dans ses abîmes figés, non créateur, non créé et non né, telle était Celle à qui tout doit la vie et qui ne vit de personne, incommensurable secret lumineux gardé derrière les voiles du Non-manifesté, dominant l'interlude cosmique en constant mouvement, demeure suprême, immuablement semblable, Cause occulte silencieuse, impénétrable — infinie, éternelle, inconcevable, unique.

Fin du Chant 1
Fin du Livre III




LE FARDEAU DE L'HUMANITÉ


Nous avons connu des souffrances et des luttes auprès des­quelles les vôtres ne sont que jeux d'enfants; je n'ai pas aligné nos cas sur les vôtres. J'ai dit que l'Avatâr est celui qui vient ou­vrir le Chemin pour l'humanité vers une conscience plus haute — si personne ne peut suivre le Chemin, alors ou bien notre conception de la chose, qui est également celle du Christ et de Krishna et du Bouddha, est tout du long une erreur, ou bien la vie et l'action de l'Avatâr sont entièrement et parfaitement vaines. X semble dire qu'il n'y a pas moyen de suivre, que ce n'est pas possible, que les luttes et les souffrances de l'Avatâr sont irréelles, que c'est de la blague — qu'il n'y a pas de possi­bilité de lutte pour celui qui représente le Divin. Une telle conception rend absurde toute l'idée de la qualité d'Avatar qui n'a par suite pas de raison d'être, pas de nécessité, pas de sens. Le Divin étant tout-puissant peut soulever les gens sans se soucier de descendre sur terre. C'est seulement s'il est com­pris dans l'arrangement universel qu'Il doive prendre sur Lui le fardeau de l'humanité et ouvrir le Chemin que la condition d'Avatâr a un sens.                                                                                               7-3-1935
                                                                                                                                                                                                       
Vous dites que ce chemin est trop difficile pour vous et vos semblables, et que seuls des "Avatars" comme moi-même et la Mère peuvent le prendre. C'est un étrange malentendu; car au contraire, c'est la voie la plus facile et la plus simple et la plus directe, et n'importe qui peut la prendre, s'il calme son men­tal et son vital; même ceux qui n'ont qu'un dixième de votre capacité le peuvent. C'est l'autre voie — de tension, de pression et d'effort pénible — qui est difficile et requiert une grande force de tapasyâ. Quant à la Mère et à moi, il nous a fallu essayer tous les chemins, suivre toutes les méthodes, vaincre des mon­tagnes de difficultés, porter un fardeau considérablement plus lourd que vous-même ou quiconque à l'Ashram ou à l'extérieur n'en avez porté, supporter des conditions beaucoup plus diffi­ciles, livrer des combats, endurer des blessures, nous frayer des chemins à travers des marécages, des déserts et des forêts impénétrables, conquérir des masses hostiles — un travail tel, j'en suis certain, que nul, avant nous, n'avait jamais dû en ac­complir. Car le Guide sur le Chemin, dans un travail comme le nôtre, doit non seulement faire descendre et représenter et incarner le Divin, mais représenter aussi l'élément de l'humanité et porter le fardeau entier de l'humanité et éprouver non en un simple jeu, une lîlâ, mais le plus sérieusement du monde toute l'obstruction, toute la difficulté, toute l'opposition, tout le labeur contrarié, entravé et seulement peu à peu couronné de succès qui se présentent sur le Chemin. Mais il n'est ni né­cessaire, ni tolérable que tout cela soit entièrement répété dans l'expérience des autres. C'est parce que nous avons l'expérience complète que nous pouvons montrer aux autres une route plus droite et plus facile — si seulement ils consentent à la prendre. C'est à cause de notre expérience, qui a été payée un prix exorbitant, que nous pouvons vous encourager ainsi, vous et les autres : "Prenez l'attitude psychique; suivez tout droit la voie ensoleillée, le Divin vous soutenant ouvertement ou secrète­ment — si c'est secrètement, Il se montrera quand même en temps voulu —, n'insistez pas sur le côté pénible et difficile, plein d'entraves et de détours, du voyage."                                                                                                                                5.5.1932                                                                                  

Sri Aurobindo "Letters on Yoga".                                                                                                                                                                                     
                                                                                                                                                      

                                                                                                                                                                                                                         

LA PRÉPARATION DE LA VOIE ENSOLEILLÉE


La paix était la toute première chose que les yogis et les cher­cheurs d'autrefois demandaient; et, déclaraient-ils, c'était un mental tranquille et silencieux — cela amène toujours la paix—qui était la condition de la réalisation du Divin. Un cœur joyeux et ensoleillé est le vaisseau qu'il faut pour l'Ananda, et qui dira que l'Ananda ou ce qui le prépare est un obstacle à l'union divine? Quant au découragement, c'est  à coup sûr un terrible fardeau à porter sur le chemin. Il arrive que l'on ait à passer par là, comme Christian, dans The Pilgrim's Progress[1], doit traverser le Bourbier du Découragement, mais si cela se répète constamment ce ne peut être qu'un obstacle. Je sais parfaite­ment que la douleur et la souffrance, la lutte et les accès de désespoir, bien qu'ils ne soient pas inévitables, sont naturels sur le chemin, non parce que ce sont des aides, mais parce qu'ils nous sont imposés par l'obscurité de cette nature humaine d'où nous devons nous extirper par la lutte afin d'entrer dans la Lumière... Râmakrishna n'ignorait pas qu'il y a une voie enso­leillée du yoga. Il semble même avoir dit que c'est le chemin le plus rapide et aussi le meilleur.
Ce n'est pas parce que j'ai moi-même pris la voie ensoleillée ou que j'ai reculé devant la difficulté, la souffrance et le danger. J'ai eu mon content de ces choses, et la Mère en a eu dix fois sa mesure. Mais c'est parce que les pionniers de la Voie devaient affronter ces choses afin de les conquérir. Il n'est de difficulté qui puisse s'abattre sur le sâdhak qui n'ait surgi devant nous en chemin; nous avons dû nous battre contre beaucoup de ces difficultés des centaines de fois (et c'est un euphémisme) avant de pouvoir vaincre; il en est beaucoup qui restent encore, pro­testant qu'elles en ont le droit tant que la parfaite perfection n’est pas là. Mais nous n'avons jamais consenti à admettre leur inévitable nécessité pour les autres. C'est en fait pour assurer aux autres un chemin plus facile à l'avenir que nous avons supporté ce fardeau. C'est à cet effet que la Mère pria autrefois le Divin, demandant que toutes les sortes de difficultés, de dangers, de souffrances nécessaires à la voie puissent lui être infligées à elle plutôt qu'aux autres. Résultat de terribles luttes quotidiennes pendant des années, il lui a jusqu'à présent été accordé que ceux qui mettent en elle une confiance entière et sincère peuvent suivre la voie ensoleillée et que même ceux qui n'en sont pas capables, lorsqu'ils ont vraiment cette confiance, trouvent néanmoins leur chemin subitement facile; s'il rede­vient difficile, c'est seulement lorsque la méfiance, la révolte, l'abhimân, ou d'autres obscurités s'abattent sur eux. La voie ensoleillée n'est pas tout à fait une fable.
Mais, demanderez-vous, et ceux qui ne peuvent pas? Eh bien, c'est pour eux que je déploie tous mes efforts, afin de faire descendre la Force supramentale en un temps appréciable. Je sais qu'elle descendra, mais je tâche à ce que sa descente se rapproche et, quelles que soient les sombres obstructions de la nature terrestre ou les furieuses incursions des forces asou­riques qui cherchent à y faire obstacle, elle se rapproche du sol terrestre. Le Supramental n'est pas, comme vous l'imaginez, quelque chose de froid, de dur et que l'on puisse comparer à un roc. Il porte en soi la présence de l'Amour divin, ainsi que de la divine Vérité, et son règne ici, pour ceux qui l'acceptent, signifie le droit chemin sans épines où il n'est ni mur, ni obs­tacle, et dont les anciens rishis virent la lointaine promesse.
La voie obscure existe, et il y en a beaucoup qui, tels les chré­tiens, font un évangile de la souffrance spirituelle; beaucoup soutiennent que c'est l'inévitable prix de la victoire. Il peut en être ainsi dans certaines conditions, comme ce fut le cas dans de si nombreuses vies au début, ou bien l'on peut choisir qu'il en soit ainsi. Mais alors, le prix doit se payer avec résignation, avec courage, ou avec une inaltérable souplesse de caractère. J'admets que, si on les supporte de cette façon, les attaques des forces obscures ou les épreuves qu'elles imposent ont un sens. Après chaque victoire que l'on remporte sur elles, on avance alors sensiblement; elles semblent souvent nous montrer les difficultés qui sont en nous et que nous devons vaincre, et nous dire : "Ici, tu dois conquérir." N'empêche, c'est un chemin trop sombre et difficile que personne ne devrait suivre, à moins d'en être chargé.
Il en est tant qui ont fait le yoga en comptant sur la tapasyâ ou n'importe quoi d'autre, mais sans se confier aucunement à la Grâce divine. Ce n'est pas cela qui est indispensable, mais la soif de l'âme pour une plus haute Vérité ou une Vie plus haute. Là où existe cette soif, la Grâce divine, que l'on croie en elle ou pas, interviendra. Si vous croyez, cela hâtera et facili­tera les choses; si vous ne pouvez pas croire encore, l'aspiration de l'âme, néanmoins, se justifiera, quelles que soient les difficultés et les luttes.

[1]Le Voyage du Pèlerin, poème allégorique de John Bunyan (1628-1688). 

Sri Aurobindo "Letters on Yoga"

RÉSISTANCE À LA DESCENTE



Lorsque, dans mes lettres, j'ai parlé du Supramental et de la résistance obstinée, je parlais évidemment de quelque chose dont j'avais déjà parlé auparavant. Je ne voulais pas dire que la résistance était d'un genre inattendu, ou qu'elle avait modifié quoi que ce soit d'essentiel. Mais en sa nature, la Descente n’est pas quelque chose d'arbitraire et de miraculeux, c'est un processus évolutif rapide, comprimé en quelques années, qui s'effectue en absorbant la nature actuelle dans sa Lumière et en versant sa Vérité dans les plans inférieurs. Cela ne peut s'opérer dans le monde entier simultanément mais, comme toutes les choses de ce genre, se fait d'abord par l'intermédiaire d'âdhârs sélectionnés, puis à une plus vaste échelle. Nous devons le faire à travers nous-mêmes, d'abord, et à travers le cercle des sâdhaks groupés autour de nous dans la conscience terrestre telle qu'elle est représentée ici. Si quelques-uns s'ouvrent, cela suffit pour que l'opération soit possible. En revanche, s'il y a un malentendu général et une résistance générale (non pas en tous, mais en beaucoup), cela rend les choses difficiles, et l'opération plus laborieuse, sans la rendre toutefois impossible. Ce n'est pas suggérer que les choses sont devenues impossibles, mais que, si les conditions étaient ren­dues défavorables par notre incapacité de nous concentrer suffisamment sur cette chose d'une importance capitale et par un excès de travail sans rapport avec cette chose, la Descente prendrait plus de temps que dans des conditions différentes. Certes, quand le Supramental touchera la terre avec une force suffisante pour s'enfoncer dans la conscience terrestre, il n'y aura plus la moindre chance de succès ou de survivance pour la Mâyâ asourique.
Ce que j'ai dit par ailleurs au sujet de l'humain et du divin concernait la période intermédiaire, avant que cela ne soit fait. Ce que je voulais dire, c'est que, si la Mère pouvait faire appa­raître les Personnalités divines et les Pouvoirs divins dans son corps et son être physique comme elle l'a fait pendant plusieurs mois sans interruption, il y a quelques années, la plus brillante période de l'histoire de l'Ashram, les choses seraient beaucoup plus faciles, et toutes ces dangereuses attaques qui se produisent à l'heure actuelle seraient rapidement réglées, et en fait im­possibles. À cette époque où la Mère recevait les sâdhaks pour méditer, ou bien travaillait et se concentrait nuit et jour sans dormir et en ne se nourrissant que très irrégulièrement, il n'y avait en elle ni mauvaise santé, ni fatigue, et les choses se dé­roulaient à la vitesse de l'éclair. Le Pouvoir utilisé était celui non du Supramental, mais du Surmental, il suffisait cependant pour ce qu'il y avait à faire. Plus tard, le vital inférieur et le physique des sâdhaks ne pouvant pas suivre, la Mère a été obligée de repousser derrière un voile les Personnalités divines et les Pouvoirs divins par lesquels elle accomplissait l'action, et de descendre dans le niveau physique humain pour agir suivant ses conditions, ce qui signifie difficulté, lutte, maladie, ignorance et inertie. Longtemps, tout a été lent, difficile, presque stérile apparemment, mais maintenant il devient à nouveau possible d'aller de l'avant. Toutefois pour que le mouvement se déroule d'une façon tant soit peu générale et rapide, l'attitude des sâdhaks, pas seulement de quelques-uns, doit changer. Ils doivent moins s'accrocher aux conditions et aux sensations de la conscience physique extérieure, et s'ouvrir à la vraie conscience du yogi et du sâdhak. Le feraient-ils, l'œil intérieur s'ouvrirait, et ils ne seraient pas ébahis ou, alarmés si, de nouveau, la Mère manifestait extérieurement quelque chose des Personnalités divines et des Pouvoirs di­vins comme elle l'a fait par le passé. Ils ne lui demanderaient pas d'être toujours à leur niveau, mais seraient heureux d'être hissés, rapidement ou graduellement, vers le sien. Il y aurait dix fois moins de difficultés, et un mouvement plus ample, Plus facile et plus sûr serait possible.
C'est cela que je voulais dire, et sans doute ai-je manifesté quelque impatience devant la lenteur d'un si grand nombre à réaliser ce qui, somme toute, est une conclusion logique du principe même de notre yoga, qui est celui d'une transforma­tion, tout ce qui est inharmonieux en la nature humaine étant exprimé de l'existence par la lumière, tout ce qui concourt à l'harmonie étant changé en son équivalent divin plus pur, plus grand, plus noble, plus beau, et bien des choses étant ajoutées, qui ont fait défaut à l'évolution humaine. Je voulais dire que les choses pourraient aller plus vite dans ce sens, si les sâdhaks avaient une attitude moins ignorante, mais que, s'ils n'y pouvaient parvenir, nous devions bien entendu continuer tant bien que mal jusqu'à ce que la descente supramentale atteigne le niveau matériel
 Enfin, vous devez vous débarrasser de cette tendance immo­tivée au désespoir. La difficulté dans votre cas a été créée par la complaisance envers la formation dont je parle; si cette formation était définitivement rejetée, la difficulté disparaîtrait. Il se pourrait que le progrès soit lent, au début, mais il viendrait; il serait ensuite plus rapide et, avec la Force supra-mentale ici, ce serait pour vous comme pour les autres la pleine vitesse et la complète certitude.
18.10.1934

Vous direz : "Mais à présent, la Mère s'est retirée, et c'est le Supramental qu'il faut blâmer, car c'est afin de faire descendre le Supramental dans la Matière qu'elle se retire." Le Supramental n'est pas à blâmer; le Supramental aurait très bien pu descendre dans la Matière dans les conditions précédentes, si les moyens créés par la Mère en vue du contact physique et vital n'avaient été détériorés par l'attitude fausse et les réactions erronées qui circulaient dans l'atmosphère de l’Ashram. Ce n'était pas directement la Force supramentale qui agis­sait, mais une force intermédiaire et préparatoire qui portait en elle une Lumière modifiée dérivée du Supramental, mais elle aurait suffi pour travailler à ouvrir la voie à l'action la plus haute, n'eût été l'irruption de ces forces mauvaises sur le plan encore inconquis du matériel vital (physique) inférieur. L'in­trusion créait des possibilités d'adversité que l'on ne pouvait laisser continuer. Autrement, la Mère ne se serait pas retirée; et même l'état actuel des choses ne signifie pas un abandon du terrain, mais (pour emprunter à une entreprise plus extérieure une expression maintenant courante) ce n'est qu'un repli straté­gique momentané : "reculer pour mieux sauter". Le Supramental n'est donc pas en cause; au contraire, c'est la descente du Supramental qui mettrait fin à toutes les difficultés. 
14.1.1932

Sri Aurobindo "Letters on Yoga"

L'ENSEIGNEMENT DE SRI AUROBINDO




Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations.
Sri Aurobindo, Aphorismes -Bhakti-

L'ENSEIGNEMENT 

DE SRI AUROBINDO 

(en 1934)

par Sri Aurobindo lui-même

L'enseignement de Sri Aurobindo prend pour point de départ celui des anciens sages de l'Inde: derrière les apparences de l'univers se trouve la Réalité d'un Être, d'une Conscience, Moi de toutes choses, unique et éternel. Tous les êtres sont unis dans ce Moi, dans cet Esprit unique, tout en étant divisés parce que dans le mental, la vie et le corps, la conscience revêt un caractère séparateur qui leur fait ignorer leur vrai Moi et leur vraie Réalité. Par une certaine discipline psychologique, nous pouvons retirer ce voile de la conscience séparatrice et devenir conscients du vrai Moi, de la Divinité en nous et en tous.

Selon l'enseignement de Sri Aurobindo, cet Être, Conscience unique, est involué ici-bas dans la Matière. Il se libère progressivement par l'évolution; la conscience apparaît dans ce qui semble inconscient et, dès son apparition, elle est d'elle-même poussée à s'élever toujours plus haut tout en s'élargissant et en évoluant vers une plus grande perfection. La vie est la première étape de cette libération de la conscience ; le mental en est la seconde ; mais le mental n'est pas le terme de l'évolution, il attend de pouvoir s'élargir en quelque chose de plus grand, en une conscience spirituelle et supramentale. La prochaine étape de l'évolution doit faire du Supramental et de l'Esprit le pouvoir dominant dans l'être conscient. Car alors seulement la Divinité involuée dans les choses se libérera entièrement, et la vie deviendra capable de manifester la perfection.

Mais alors que la Nature a parcouru les étapes précédentes de l'évolution sans qu'il existe, dans la vie végétale et animale, une volonté consciente, en l'homme elle a la possibilité d'évoluer en utilisant la volonté consciente de son instrument. Cette évolution ne peut cependant s'accomplir tout entière par la volonté mentale de l'homme, car le mental, une fois qu'il a atteint un certain point, ne peut plus que tourner en rond. Une conversion, un renversement de la conscience doit s'opérer, grâce auquel le mental se transformera en un principe supérieur. Le moyen d'effectuer ce renversement se trouve dans l'ancienne discipline psychologique du yoga et dans sa pratique. Dans le passé, cette tentative se traduisait par un retrait hors du monde et une disparition dans les hauteurs du Moi ou Esprit. Sri Aurobindo enseigne qu'une descente de ce principe supérieur est possible, descente qui libérera le Moi spirituel, non seulement du monde, mais dans le monde, remplacera l'ignorance du mental, ou sa connaissance très limitée, par une Conscience-de-Vérité supramentale qui sera un instrument digne du Moi intérieur, et permettra à l'être humain de se trouver dynamiquement autant qu'intérieurement, et le fera sortir de l'espèce humaine et de sa condition encore animale et accéder à une espèce plus divine. La discipline psychologique du yoga peut être utilisée à cette fin, car elle ouvre toutes les parties de l'être à une conversion ou transformation qui se fera par la descente et l'action du principe supramental supérieur non encore révélé.

Cela ne peut cependant se faire d'emblée ou en peu de temps, ni par une transformation rapide ou miraculeuse. Le chercheur doit franchir bien des étapes avant que la descente supramentale soit possible. L'homme vit surtout à la surface de son mental, de sa vie et de son corps, mais au-dedans de lui se trouve un être intérieur aux possibilités plus vastes, auquel il doit s'éveiller; car à présent il n'en reçoit qu'une influence très réduite qui le pousse à rechercher sans cesse une beauté, une harmonie, une puissance et une connaissance plus grandes. Son premier pas dans le yoga consiste donc à ouvrir les domaines de cet être intérieur et à y vivre, en gouvernant de là la vie extérieure par une lumière et une force intérieures. Ce faisant, il découvrira en lui son âme véritable, qui n'est pas ce mélange d'éléments mentaux, vitaux et physiques à la surface, mais quelque chose qui participe de la Réalité cachée derrière eux, étincelle du Feu divin unique. Il lui faut apprendre à vivre dans son âme dont l'élan vers la Vérité le portera à purifier et à orienter le reste de sa nature. Ensuite pourront se produire une ouverture vers le haut et la descente d'un principe supérieur de l' Être. Même alors, cependant, la Lumière et la Force supramentales n'apparaissent pas immédiatement dans leur plénitude. Car de nombreux plans de conscience s'étagent entre le mental ordinaire de l'homme et la Conscience-de-Vérité supramentale. Il faut ouvrir ces plans intermédiaires et faire descendre leur pouvoir dans le mental, la vie et le corps. Ensuite seulement le plein pouvoir de la Conscience-de-Vérité pourra agir dans la nature. Le processus de cette auto-discipline ou sâdhanâ est par conséquent long et difficile, mais en effectuer ne serait-ce qu'une petite partie est autant de gagné, car la possibilité d'atteindre ultérieurement la libération et la perfection en est accrue.

Nombre d'éléments appartenant aux anciens systèmes sont nécessaires sur le chemin : ouvrir plus largement le mental, l'ouvrir au Moi et à l'Infini, émerger dans ce que l'on a appelé la Conscience Cosmique, dominer les désirs et les passions. Un ascétisme extérieur n'est pas essentiel, mais la conquête du désir et de l'attachement et la maîtrise du corps, de ses besoins, de ses appétits et de ses instincts sont indispensables. Les principes des anciens systèmes se combinent : la voie de la Connaissance, par le mental qui apprend à discerner entre la Réalité et les apparences, la voie du Coeur, qui est celle de la dévotion, de l'amour et de la soumission, et la voie des Oeuvres, où la volonté se détourne des motifs d'intérêt personnel pour se diriger vers la Vérité et le service d'une Réalité plus grande que celle de l'ego. Car il faut préparer l'être tout entier à répondre et à se transformer lorsque la Lumière et la Force plus grandes pourront se mettre à l'oeuvre dans la nature.

Dans cette discipline, l'inspiration du Maître et, lors des phases difficiles, son autorité et sa présence sont indispensables, car il serait impossible autrement d'aller jusqu'au bout sans commettre quantité de faux-pas et d'erreurs qui s'opposeraient à toute chance de succès. Est Maître celui qui s'est élevé à une conscience et à un être supérieurs dont il est souvent considéré comme la manifestation et le représentant. Il aide non seulement par son enseignement, mais plus encore par son influence et son exemple, par son pouvoir de communiquer aux autres sa propre expérience.

Tel est l'enseignement de Sri Aurobindo et sa méthode de mise en pratique. Son dessein n'est pas d'élaborer une quelconque religion, d'amalgamer les religions anciennes ou d'en fonder une nouvelle : car l'un ou l'autre de ces objectifs l'écarterait de son but central.

Le seul but de son yoga est un développement intérieur grâce auquel tous ceux qui le pratiquent pourront, le moment venu, découvrir le Moi unique en tous et élaborer une conscience spirituelle et supramentale qui transformera et divinisera la nature humaine.

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