Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL: 2015

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

La grandeur de la Révolution française




La grandeur de la Révolution française ne réside pas dans ce qu'elle accomplit, mais dans ce qu'elle pensa et qu'elle fut. Son action fut surtout destructrice. Elle prépara beaucoup, elle ne fonda rien. Même l'activité constructive de Napoléon ne fit que bâtir un gite à mi-chemin où les idées de 1789 pouvaient se reposer jusqu'à ce que le monde fût prêt à mieux les comprendre et à les réaliser réellement. En elles-mêmes, les idées n'étaient pas neuves; elles existaient dans le Christianisme, et préalablement au Christia­nisme dans le Bouddhisme; mais en 1789 elles sor­tirent pour la première fois de l'Église et de la Bible et s'efforcèrent de remodeler gouvernement et société. Ce fut une tentative infructueuse, mais même l'échec changea la face de l'Europe. Ce dernier résultat fut en grande partie dû à la force, à l'enthousiasme, à la sincérité avec lesquels on s'empara de l'idée et l'ap­plication avec laquelle on chercha à la réaliser. La cause de l'échec fut le manque de connaissance, l'excès d'imagination. Les idées fondamentales, les types, ce qui était à instaurer étaient connus; mais dans la pratique, il n'y avait eu aucune expérience de ces idées. Jusqu'alors, la société européenne avait été imprégnée non de liberté, mais d'esclavage et de répression; non d'égalité mais d'inégalité; non de fraternité mais de force et de violence égoïstes...
Considérez quelles étaient les idées sous la bannière desquelles l'esprit moderne renversa le Titan médié­val; nous voyons le jaillissement final de ces idées avec la Révolution française. Nous connaissons la devise de la Révolution : liberté, égalité et fraternité; nous connaissons l'esprit qu'elle professait mais ne put atteindre : l'humanité. Dans la liberté, l'union de la liberté morale individuelle du Christianisme avec la liberté civique de la Grèce; dans l'égalité, l'égalité spirituelle démocratique du Christianisme appliquée à la société; dans la fraternité, l'aspiration à l'amour fraternel universel, qui est l'idée particulière et dis­tinctive du Christianisme; dans l'humanité, l'esprit Bouddhique de compassion, de pitié et d'amour, dont l'Europe ignorait tout jusqu'au moment où le Chris­tianisme l'exhala par-delà la Méditerranée et, avec une pureté plus grande, sur l'Irlande, mêlé au sens de la divinité en l'homme, lui-même emprunté à l'Inde par le truchement des anciens Gnostiques et Platoniciens : telles sont les idées qui influencent encore profondément l'Europe; le matérialisme scientifique a été obligé d'emprunter ou tolérer beaucoup d'entre elles, et jusqu'à présent il n'a été capable d'en déraciner entièrement aucune. 
Le Christianisme fut une affirmation de l'égalité  humaine dans l'esprit, une grande affirmation de l'unité de l'esprit divin en l'homme, qui ne cherchait pas à renverser les systèmes gouvernementaux et sociaux établis, mais à les imprégner de l'esprit de fraternité et d'unité humaines. Il fut grandement entravé dans cette tâche par le fait que les races européennes étaient dans un état de transition entre l'ancienne civilisation aryenne de la Grèce et de Rome et une autre moins avancée et éclairée. Les nations germaniques s'étaient fixées à une civilisation militaire totalement incompatible avec les idéaux du Christianisme, et entre leurs mains la nouvelle religion devint quelque chose d'absolument méconnaissable pour l'esprit asiatique qui l'avait engendrée...
L'Inde, dès les temps anciens, avait reçu l'évangile du Védanta[1] qui s'efforçait d'établir l'unité divine de l'homme en esprit; mais visant à assurer une société ordonnée dans laquelle elle pût développer son intui­tion spirituelle et parfaire sa civilisation, elle avait inventé le système des castes, qui à la suite de corruptions et de déviations des idéaux de caste, finit par être un obstacle à la réalisation de l'idéal Védan­tique dans la société. Depuis l'époque de Bouddha jusqu'à celle des saints du Maharashtra[2], chaque grand éveil religieux s'est efforcé de restaurer l'ancienne signification de l'Hindouisme et de ramener la caste à l'importance secondaire qu'elle avait à l'origine en tant que commodité sociale, de manière à exorciser dans la société l'esprit d'orgueil lié aux castes, et à rétablir l'esprit de fraternité ainsi que les principes éternels d'amour et de justice. Mais l'esprit féodal avait pris possession de l'Inde, et l'esprit féodal est obstinément attaché à l'inégalité et à l'orgueil de caste.
Quand le système féodal fut brisé en Europe par le soulèvement de la classe moyenne, les idéaux du Christianisme commencèrent à émerger une fois de plus à la lumière, mais dès ce temps-là l'Église Chrétienne était elle-même féodalisée, et on assiste au curieux spectacle d'idéaux chrétiens luttant pour S'établir eux-mêmes par la destruction de l'institution même qui avait été créée pour préserver le Christia­nisme. Au temps de la Révolution française, quand les idéaux de liberté, égalité et fraternité furent proclamés et que le genre humain exigea qu'ils fussent reconnus par la société comme le fondement de sa structure, ils furent associés à une brutale révolte contre les vestiges du féodalisme et contre le traves­tissement de la religion chrétienne qui en était devenu partie intégrante. Ce fut là la faiblesse de la démocratie européenne et l'origine de son échec. Elle prit pour mobile les droits de l'homme, et non le dharma[3] de l'humanité; elle fit appel à l'égoïsme des classes inférieures contre l'orgueil des supérieures; elle fit de la haine et de la guerre d'extermination réciproque les alliés permanents des idéaux chrétiens et produisit une confusion inextricable qui est la maladie moderne de l'Europe. C'est en vain que le génie de Mazzini redécouvrit le cœur du Christianisme et s'efforça de remodeler les idées européennes; la Révolution fran­çaise était devenue le point de départ de la démocratie européenne et avait coloré l'esprit européen. 
Sri Aurobindo
L'Heure de Dieu et autres écrits - La révolution française -
Bande Mataram

1. Védanta : Un des systèmes de la philosophie indienne.
2. Maharashtra : État de la côte ouest de l'Inde.
3. Dharma : On dit que la démocratie est basée sur les droits de l'homme, d'autres ont répliqué qu'elle devrait plutôt avoir pour support les devoirs de l'homme; mais aussi bien les droits que les devoirs sont des idées européennes. Le dharma est cette conception indienne où les droits et les devoirs perdent l'antagonisme artificiel créé par une vision du monde qui fait de l'égoïsme la racine de l'action, et regagnent leur profonde et éternelle unité. [Le dharma de l'homme désigne en effet la loi d'être fondamentale de l'humanité. En ce sens, il représente tout à la fois le principe d'une juste revendication de ses droits, et, SIMULTANÉMENT, l'obligation de ne pas trahir l'exigence de sa nature la plus haute.] (Sri Aurobindo Asiatic Democraty — Édition du Centenaire Vol. 1)

L'action de la Révolution française

L'action de la Révolution française fut la danse macabre et terrible de Kâli[1], piétinant aveuglément, dans sa fureur, les ruines qui étaient Sa propre oeuvre, ivre de pitié pour le monde et par conséquent, impitoyable au dernier degré. Elle appela en elle le secours de la Yatudhani[2] et invoqua la Rakshasi[3]. La Yatudhani est le délice de la destruction, la fureur du massacre, Rudra[4] dans l'Etre Universel, Rudra qui se sert du Bhuta[5], le criminel, le maître de l'animal en l'homme, le seigneur du démoniaque, Pashupati, Pramathanatha. La Rakshasi est l'affirmation de soi de l'ego, effrénée et licencieuse, qui exige la satisfac­tion de tous ses instincts, bons et mauvais, et qui brise furieusement toute opposition. C'est la Yatudhani et la Rakshasi qui lancèrent leur cri rauque à travers toute la France, ajoutant au lumineux Mantra « Liberté, Égalité, Fraternité », le sombre et terrible additif « ou la mort ». Mort à l'Asura[6] , mort à tous ceux qui s'opposent à l'évolution de Dieu, tel en était le sens. Avec ces deux terribles Shakti[7], Kâli fit Son oeuvre. Elle voila Sa connaissance divine dans les ténèbres de la colère et de la passion, Elle but le sang comme un vin; nue de toute tradition et convention, Elle dansa d'un bout à l'autre de l'Europe et le continent entier s'emplit du cri de la guerre et du carnage, résonnant du hunkara[8] et du attahasyam[9]. C'est seulement quand Elle s'aperçut qu'Elle piétinait Mahadeva[10], Dieu exprimé dans le principe du natio­nalisme, qu'Elle se ressaisit, rejeta Napoléon, le puis­sant Rakshasa[11] , et s'attela tranquillement à son travail : parfaire la nationalité comme la coque extérieure au-dedans de laquelle la fraternité put être organisée en toute sécurité et à grande échelle. 
 
Sri Aurobindo
L'Heure de Dieu et autres écrits, La révolution française 

[1] Kâli : L'aspect de destruction et de transformation de La Mère Divine.
[2]Yatudhani : Démone et sorcière.
[3] Rakshasi : Pouvoir titanesque féminin.
[4] Rudra : Nom attribué au Divin en tant que Maître de l'évolution par la violence et la bataille. Dans la Trinité divine : Brahmâ — Vishnou — Shiva (Création — Conservation — Destruction), il est l'expression du processus de destruction.
[5] Bhuta : Désigne ici un pouvoir ou esprit élémentaire.
[6] Asura : Force démoniaque du monde mental.
Les asuras sont en réalité la face obscure du mental, ou plus strictement du plan mental vital. Ce mental est le champ d'action propre des asuras. Ils sont surtout caractérisés par la force et la lutte égoïstes qui refusent la loi supérieure. L'asura possède la maîtrise de soi, le tapas et l'intelligence, mais tout cela à l'usage de son ego. Sur le plan vital inférieur, nous appelons les forces correspondantes les râkshasas, qui représentent les passions et les influences violentes. Sur le plan vital, il y a encore d'autres espèces d'êtres qu'on appelle les pishâchas et les pramathas. Ils se manifestent plus ou moins dans le physico-vital. Sur le plan physique, les forces correspondantes sont des êtres obscurs, des forces plus que des êtres, ce que les théosophes appellent les élémentaux. Ce ne sont pas des êtres fortement individualisés comme les râkshasas et les asuras, mais des forces ignorantes et obscures qui travaillent dans le plan physique subtil. Ce qu'en sanskrit nous appelons les bhûtas entre généralement dans cette catégorie. Mais il y a deux espèces d'élémentaux, les uns maléfiques, les autres non.(Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, vol. 2)
[7] Shakti : Énergie, force, volonté, pouvoir du Suprême s'exprimant dans la Nature.
[8] Hunkara : Le son « hum », syllabe mantrique d'un grand pouvoir.
[9] Attahasyam : Le rire retentissant qui se gausse de la défaite, de la mort, des pouvoirs de l'ignorance.
[10] Mahadeva : « La Suprême Divinité », autre nom donné à Shiva.
[11] Rakshasa: Pouvoir titanesque masculin. De même qu'il y a des Puissances de Connaissance ou des Forces de la Lumière, de même il y a des Puissances d'Ignorance et de ténébreuses Forces d'obscurité dont la tâche est de prolonger le règne de l'Ignorance et de l'Inconscience. De même qu'il y a des Forces de Vérité, de même il y a des Forces qui vivent par la Fausseté, la soutiennent et travaillent à sa victoire. De même qu'il y a des Pouvoirs dont la vie est intimement liée à l'existence, à l'idée et à l'impulsion du Bien, de même il y a des Forces dont la vie est liée à l'existence, à l'idée et à l'impulsion du Mal. C'est cette vérité de l'Invisible cosmique que symbolisait l'antique croyance en une lutte entre les puissances de Lumière et de Ténèbres, de Bien et de Mal, pour la possession du monde et la domination de la vie de l'homme. C'est la signification du combat entre les Dieux védiques et leurs adversaires, fils des Ténèbres et de la Division, que figurent dans une tradition ultérieure les Titans, les Géants et les Démons, asuras, râkshasas, pishâchas. On trouve la même tradition dans le double Principe de Zoroastre et, plus tard, dans l'opposition sémitique, Dieu et ses anges d'un côté, Satan et ses cohortes de l'autre. (Sri Aurobindo, LA VIE DIVINE, p895 sq)

Le yoga n'est pas une question d'idées mais d'expérience


  Le yoga n'est pas une question d'idées, mais une question d'expérience spirituelle intérieure. Le simple fait d'être attiré par un ensemble quelconque d'idées religieuses ou spirituelles n'apporte aucune réalisation. Le yoga entraîne un changement de conscience; une simple activité mentale n'amènera pas un changement de conscience, elle ne peut apporter qu'un changement mental. Et si votre mental est suffisamment mobile, il continuera à passer d'une chose à une autre jusqu'à la fin sans parvenir à aucune route sûre ni à aucun havre spirituel. Le mental peut penser, douter, questionner, accepter, retirer son acceptation, faire des formations et les défaire, prendre des décisions et les révoquer, en jugeant toujours à la surface et par des indications de surface, et par conséquent n'arrivant jamais à aucune expérience profonde et ferme de la Vérité, mais par lui-même il ne peut pas faire plus. Le mental n'a que trois manières de se changer en un chenal ou un instrument de la Vérité. Ou bien il devient silencieux dans le Moi et laisse place à une conscience plus large et plus grande; ou il se fait passif à la Lumière intérieure et permet à cette Lumière de l'utiliser comme moyen d'expression; ou encore, il se transforme lui-même de mental intellectuel superficiel et questionneur qu'il est en une intelligence intuitive, un mental de vision apte à percevoir directement la divine vérité.


Sri Aurobindo,
Lettres sur le Yoga, vol I

Naissance d'Auroville

Le secret de la grande libération spirituelle



   Le seul objet vers lequel doive se tourner le mental qui a la connaissance spirituelle, est l'Éternel; fixée sur lui, l'âme obnu­bilée ici-bas et enveloppée dans les brumeuses bandelettes de la Nature recouvre et goûte sa conscience native originelle qui est d'immortalité et de transcendance. Être fixé sur le transitoire, être limité par le phénomène, c'est accepter l'état mortel; la vérité constante en les choses qui périssent, est cela qui est intérieur et immuable. Quand elle se laisse tyranniser par les apparences de la Nature, l'âme se manque et tourbillonne au hasard dans le cycle des naissances et des morts de ses corps. Y suivant passionnément et sans fin les mutations de la personna­lité et ses intérêts, elle ne peut se retirer pour posséder son existence essentielle, impersonnelle et non née. En être capable, c'est se trouver soi-même et revenir à son être vrai qui assume ces naissances mais ne périt pas lorsque périssent ses formes. Goûter l'éternité dont la naissance et la vie ne sont que des circonstances extérieures, telle est la véritable immortalité de l'âme et sa vraie transcendance. Cet Éternel, ou cette Éternité est le Brahman. Le Brahman est Cela qui est transcendant et Cela qui est universel; c'est l'esprit libre qui, à l'avant, soutient le jeu de l'âme avec la nature et qui, derrière, assure leur impérissable unité; c'est à la fois le mutable et l'immuable, le Tout qui est l'Un. En son suprême statut supracosmique, le Brahman est une Éternité transcendante sans origine ni chan­gement, bien au-dessus des oppositions phénoménales de l'exis­tence et de la non-existence, de la persistance et de l'éphémère, entre lesquelles se meut le monde extérieur. Mais une fois qu'on l'a vu dans la substance et la lumière de cette éternité, le monde lui aussi devient autre qu'il ne semble au mental et aux sens; car alors nous ne voyons plus l'univers comme un tourbillon de mental, de vie et de matière, ni comme la masse des détermina­tions de l'énergie et de la substance, mais comme cet éternel Brahman lui-même. Un esprit qui, incommensurablement, remplit de soi, entoure de soi tout ce mouvement – car, en fait, le mouvement aussi est lui – et qui, sur tout ce qui est fini, jette la splendeur de son vêtement d'infinité, un esprit qui n'a pas de corps et en a des millions, dont les mains puissantes et les pieds rapides nous encerclent de tous côtés, dont les têtes et les yeux et les visages sont les innombrables faces que nous voyons, de quelque côté que nous nous tournions, dont partout l'oreille écoute le silence de l'éternité et la musique des mondes, est l'Être universel en l'étreinte de qui nous vivons.

    Toutes les relations de l'Âme et de la Nature sont des circonstances dans l'éternité du Brahman; le sens et la qualité, ce qui les réfléchit et les constitue, sont les moyens qu'a cette Âme suprême pour représenter les opérations que son énergie dans les choses libère sans cesse dans le mouvement. Le Brahman est lui-même au-delà de la limitation des sens et voit toutes choses mais pas avec les yeux physiques, entend toutes choses mais pas avec les oreilles physiques, est conscient de tout mais pas avec le mental limitatif – le mental qui représente sans être vraiment capable de savoir. Déterminé par aucune qualité, il possède et détermine en sa substance toutes les qualités et jouit de cette action qualitative de sa Nature. Il n'est attaché à rien, lié par rien, fixé à rien de ce qu'il fait; calme, il supporte en une vaste liberté immortelle toute l'action, tout le mouvement, toute la passion de sa Shakti universelle. Il devient tout ce qui est dans l'univers; ce qui est en nous est lui, et tout ce dont  nous faisons hors de nous l'expérience est lui. L'intérieur et l'extérieur, le lointain et le proche, le mouvant et le non-mouvant, tout cela il l'est à la fois. Il est la subtilité du subtil qui dépasse notre connaissance comme il est la densité de la force et de la substance qui s'offrent à la compréhension de notre mental. Il est indivisible et il est l'Un, mais semble se diviser en formes et en créatures et apparaît comme toutes ces existences séparées. Toutes choses peuvent rentrer en lui, peuvent en l'Esprit retourner à l'indivisible unité de leur existence en soi. Tout naît éternellement de lui, est soutenu en son éternité, repris éternellement en son unité. Il est la lumière de toutes les lumières, il est lumineux par-delà toute l'obscurité de notre ignorance. Il est la connaissance et l'objet de la connaissance. La connaissance spirituelle supramentale qui inonde le mental illuminé et le transfigure, est cet esprit se manifestant dans la lu­mière à l'âme qu'obscurcit la force et qu'il a émise dans l'action de la Nature. Cette Lumière éternelle est dans le cœur de tous les êtres; c'est lui le connaissant secret du champ, kshétradjna, et, en tant que Seigneur, il préside dans le cœur des choses à cette province et à tous ces royaumes de son devenir et de son action manifestés. Lorsque l'homme voit en lui-même ce Divin éternel et universel, lorsqu'il prend conscience de l'âme en toutes choses et qu'il découvre l'esprit dans la Nature, lorsqu'il sent tout l'univers comme une vague s'élevant en cette Éternité et tout ce qui est comme une unique existence, alors il revêt la lumière du Divin et il est libre au milieu des mondes de la Nature. Le secret de la grande libération spirituelle réside en une connaissance divine et en ce que l'on se tourne parfaitement et avec adoration vers ce Divin. La liberté, l'amour et la con­naissance spirituelle nous élèvent depuis la nature mortelle jusqu'à l'être immortel.
   
    L'Âme et la Nature ne sont que deux aspects du Brahman éternel, une dualité apparente sur quoi reposent les opérations de son existence universelle. L'Âme est sans origine et elle est éternelle; la Nature elle aussi est sans origine et éternelle; mais les modes de la Nature et les formes inférieures qu'elle revêt pour notre expérience consciente ont une origine dans les transactions de ces deux entités. Ils viennent d'elle, portent de son fait la chaîne extérieure de la cause et de l'effet, de l'action et de ses résultats, de la force et de ses opérations, de tout ce qui est ici-bas transitoire et mutable. Ils ne cessent de changer, et l'âme et la Nature semblent changer avec eux, mais ces deux pouvoirs sont en soi éternels et toujours les mêmes. La Nature crée et agit, l'Âme jouit de sa création et de son action; mais dans cette forme inférieure de son action, la Nature change cette jouissance en les obscures et mesquines figures de la douleur et du plaisir. L'âme, le Pourousha individuel est à toute force attiré par les opérations qualitatives de la Nature, et cette attraction des qualités l'entraîne sans cesse en des naissances de toutes sortes où il savoure la variation et les hauts et les bas, le bien et le mal de l'existence dans la Nature. Mais ce n'est que l'expérience extérieure de l'âme conçue comme étant mutable par identification avec la Nature mutable. Siégeant dans ce corps, se trouve notre Divinité, qui est celle de la Nature aussi bien, le Moi suprême, Paramâtman, l'Âme suprême, le puissant Seigneur de la Nature, qui observe son action, sanctionne ses opérations, soutient tout ce qu'elle fait, commande à sa multiple création, jouit avec la joie universelle qui lui est propre de ce jeu des figures de son être qu'elle lui propose. Telle, est la connais­sance de soi à laquelle nous devons accoutumer notre mentalité avant de pouvoir vraiment nous connaître comme éternelles portions de l'Éternel. Une fois cela établi, peu importe com­ment l'âme en nous peut se comporter extérieurement dans ses transactions avec la Nature; quoi qu'elle puisse sembler faire, ou si fort qu'elle puisse sembler revêtir telle ou telle représentation de la personnalité, de la force active et de l'ego incarné, elle est libre en soi, n'est plus liée à la naissance, car elle est, grâce à l'impersonnalité du moi, une avec l'esprit intérieur et non né de l'existence. Cette impersonnalité est notre union avec le su­prême Je sans ego de tout ce qui est dans le cosmos.

    Cette connaissance vient par une méditation intérieure grâce à laquelle le moi éternel nous devient apparent dans notre existence essentielle. Ou elle vient par le Yoga des sânkhyens, la séparation de l'âme d'avec la nature. Ou elle vient par le Yoga des oeuvres dans lequel la volonté personnelle se dissout grâce à l'ouverture de notre mental, de notre coeur et de toutes nos forces actives au Seigneur qui assume l'ensemble de nos oeuvres dans la nature. La connaissance spirituelle peut être éveillée par la pression de l'esprit en nous, par son appel à tel ou tel Yoga, tel ou tel chemin vers l'unité. Ou elle peut nous venir de ce que nous entendons d'autres personnes parler de la vérité et de ce que le mental est alors façonné selon le sens de ce qu'il écoute avec foi et concentration. Mais de quelque manière que nous y accédions, cette connaissance nous transporte au-delà de la mort vers l'immortalité. Bien au-dessus des transactions mutables de l'âme avec le caractère mortel de la nature, elle nous montre notre Moi le plus haut sous l'aspect du suprême Sei­gneur des actions de la nature, un et égal en tous les objets et toutes les créatures, non né quand un corps est revêtu, non soumis à la mort quand périssent tous ces corps. Telle est la vraie vision, la vision de ce qui, en nous, est éternel et immortel. En percevant de plus en plus cet esprit égal en toutes choses, nous passons dans cette égalité de l'esprit; en demeurant de plus en plus en cet être universel, nous devenons nous-mêmes des êtres universels; en devenant de plus en plus conscients de cet éternel, nous revêtons notre propre éternité et sommes à jamais. Nous nous identifions avec l'éternité du moi, et non plus avec la limitation et la détresse de notre ignorance mentale et physique. Nous voyons alors que toutes nos oeuvres sont un mouvement évolutif et une opération de la Nature et que notre moi réel est non point l'exécutant, mais le libre témoin et le seigneur de l'action, et celui qui en jouit sans y être attaché. Toute cette surface de mouvement cosmique est un devenir divers d'exis­tences naturelles dans l'Être éternel unique, tout est épandu, manifesté, déployé par l'Énergie universelle à partir des se­mences de son Idée à elle dans les profondeurs de son existence à lui; mais l'esprit, même s'il assume les opérations qu'elle exécute en notre corps, et même s'il en jouit, n'est pas affecté par l'état mortel: il est éternel, par-delà la naissance et la mort; il n'est pas limité par les personnalités multiples qu'il endosse en elle, car il est le moi suprême et unique de toutes ces personnalités; les mutations de la qualité ne le modifient pas, car il n'est pas déterminé par la qualité; il n'agit pas, même dans l'action, kartâram api akartâram, car il supporte l'action de la nature en étant spirituellement et parfaitement libre de ses effets; il est en réalité l'origine de toutes les activités, mais n'est en rien modifié ni affecté par le jeu de sa Nature. De même que l'éther qui imprègne tout est inaffecté par les multiples formes qu'il revêt, et demeure inchangé, demeure toujours la même substance originelle subtile et pure, de même cet esprit, lorsqu'il a fait et est devenu toutes les choses possibles, demeure-t-il tout du long la même pure essence immuable, subtile et infinie. Telle est la suprême condition de l'âme, parâ gatih, tel est l'être divin, telle est la nature divine, mad-bhâva, et quiconque accède à la connaissance spirituelle, se hausse à cette suprême immortalité de l'Éternel.
 
   Ce Brahman, ce connaissant éternel et spirituel du champ de son propre devenir naturel, cette Nature – perpétuelle énergie du Brahman – qui se convertit en ce champ, cette immortalité de l'âme dans la nature mortelle: ces choses font ensemble toute la réalité de notre existence. L'esprit au-dedans, lorsque nous nous tournons vers lui illumine de toute la splendeur des rayons de sa vérité le champ entier de la Nature. À la lumière de ce soleil de la connaissance, l'œil de la connaissance s'ouvre en nous; nous vivons dans cette vérité, et non plus dans cette ignorance. Nous percevons alors que de nous limiter à notre présente nature mentale et physique était une erreur de l'obscu­rité, nous sommes alors affranchis de la loi de la Prakriti infé­rieure, de la loi du mental et du corps, nous atteignons alors à la suprême nature de l'esprit. Ce splendide, ce haut changement est le dernier, le devenir infini et divin où l'on se dépouille de la nature mortelle et où l'on revêt l'existence immortelle.

Sri Aurobindo, 
ESSAI SUR LA GUITA, Chp. XIII Le champ et le connaissant du champs, "Le connaissant secret du champ" p 457 -461



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