Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL: février 2015

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

La loi de la relativité enseignée par Héraclite


Heraclitus

7 chapitres publiés dans le journal "Arya"
entre Décembre 1916 et Juin 1917 

par Sri Aurobindo 

 

 VI 



Héraclite est le premier et le plus conséquent des maîtres qui ont enseigné la loi de la relativité ; elle est le résultat logique de ses conceptions philosophiques primordiales. Puisque tout est un en son être et multiple en son devenir, il s'ensuit que toutes choses, en leur essence, doivent être une. La nuit et le jour, la vie et la mort, le bien et le mal, ne peuvent être que des aspects différents de la même réalité absolue. En fait, la vie et la mort ne font qu'un, et nous pouvons dire, selon le point de vue auquel nous nous plaçons, que toute mort n'est que processus et transformation de la vie ou que toute vie n'est qu'activité de la mort. En réalité les deux sont une seule énergie dont l'activité nous présente une dualité d'aspects. D'un certain point de vue nous ne sommes pas, car notre existence n'est qu'une incessante transformation d'énergie ; d'un autre point de vue nous sommes, parce que l'être en nous est toujours le même et soutient notre identité secrète. Ainsi nous ne pouvons dire d'une chose qu'elle est bonne ou mauvaise, juste ou injuste, belle ou laide, que d'un point de vue purement relatif, parce que nous adoptons une position particulière, ou parce que nous pensons à une fin pratique ou à un rapport temporairement valable. Il donne l'exemple de « la mer, la plus pure et la plus impure des eaux », élément parfait pour les poissons, abominable et imbuvable pour l'homme. Et cela ne s'applique-t-il pas à toutes choses ? Elles sont en réalité toujours les mêmes et elles revêtent leurs qualités et leurs propriétés à cause de notre position dans l'univers du devenir, de la nature de notre vision et de la contexture de notre esprit. Toutes choses complètent le cercle et reviennent à l'unité éternelle : dans leur commencement et dans leur fin elles sont identiques. Ce n'est que dans l'arc du devenir qu'elles varient en elles-mêmes et diffèrent les unes des autres, et là il n'y a rien d'absolu entre elles. La nuit et le jour sont identiques ; ce n'est que la nature de notre vision, notre position sur la terre et nos rapports terrestres et solaires qui créent la différence. Ce qui est jour pour nous est nuit pour d'autres.
      C'est à cause de cette insistance sur la relativité du bien et du mal qu'Héraclite passe pour avoir énoncé une sorte de supra-morale, mais il est bon d'examiner avec soin à quoi correspond réellement cette supra-morale. Héraclite ne nie pas l'existence d'un absolu, mais pour lui l'absolu se trouve en l'Un, en le Divin, non pas dans les dieux, mais dans l'unique Divinité' suprême, le Feu. On lui a reproché d'avoir attribué de la relativité à Dieu puisqu'il a dit que le principe premier veut et pourtant ne veut pas être nommé Zeus. Mais c'est là se méprendre entièrement sur sa pensée. Le nom Zeus n'exprime que l'idée relative et humaine du Divin ; par conséquent Dieu, tout en acceptant le nom, n'est ni lié ni limité par lui. Toutes nos notions de Lui sont partielles et relatives, « Il se nomme au gré de chacun ». Cela n'est ni plus ni moins que la vérité proclamée par les Védas : « Un seul existe, que les sages appellent de divers noms. » Brahman veut bien être appelé Vishnou et pourtant il ne le veut pas, puisqu'il est aussi Brahmâ et Maheshvara et tous les dieux et le monde et tous les principes et tout ce qui est, et pourtant n'est aucune de ces choses, neti, neti. Comme les hommes L'approchent, ainsi Il les accepte. Mais pour Héra­clite, aussi bien que pour le védântiste, l'Un est absolu.
      Cela ressort clairement de toutes ses sentences jour et nuit, bien et mal ne font qu'un, parce qu'en leur essence ils sont l'Un et que dans l'Un disparais­sent les distinctions que nous faisons entre eux. Il y a un Verbe, une Raison en toutes choses, un Logos, et cette Raison est une ; seulement les hommes, de par la relativité de leur mentalité, la transforment chacun en sa pensée personnelle, en sa façon personnelle de considérer les choses ; ils vivent selon cette relativité variable. Il s'ensuit qu'il y a une façon absolue, divine, d'envisager les choses. « Pour Dieu toutes choses sont bonnes et justes, mais les hommes en tiennent certaines pour bonnes et d'autres pour injustes. » Il y a donc un bien absolu, une beauté absolue, une justice absolue dont toutes choses sont l'expression relative. Il y a dans le monde un ordre divin ; chaque chose accomplit sa nature selon sa place dans l'ordre ; et selon sa place et sa symétrie dans l'unique Raison des choses, elle est bonne, juste et belle, précisément parce qu'elle accomplit cette Raison selon les mesures éternelles. Pour prendre un exemple, la guerre mondiale peut être considérée par certains comme un mal, comme une abomination de carnage, et à d'autres elle peut sembler bonne en raison des nouvelles possibilités qu'elle ouvre à l'humanité. Elle est à la fois bonne et mauvaise. Mais c'est la conception relative. Dans sa totalité, dans son accomplissement, en toutes ses circonstances et en chacune d'entre elles, d'un plan divin, d'une justice divine, d'une force divine se réalisant dans la vaste raison des choses, elle est, du point de vue absolu, bonne et juste — pour Dieu, non pour l'homme.
      S'ensuit-il que le point de vue relatif n'a aucune validité ? Pas un instant. Au contraire, pour chaque mentalité — et selon la nécessité de sa nature et de sa position — il doit être l'expression qui lui est propre de la divine Loi. Héraclite le dit clairement : « Toutes les lois humaines sont nourries par une seule, la divine. » Cette phrase devrait pleinement suffire à défendre Héraclite contre toute accusation d'antinomisme. Il est vrai que nulle loi humaine n'est l'expression absolue de la justice divine, mais elle en tire sa valeur et sa sanction, elle est valable pour son propre objet, à sa place, au temps approprié, elle a sa nécessité relative. Bien que les notions humaines de bien et de justice varient dans les transformations du devenir, le bien et la justice humains n'en persistent pas moins dans le courant des choses, et ils y conservent leur mesure. Héraclite admet des étalons relatifs, mais en tant que penseur il est obligé de les dépasser. Tout est à la fois un et multiple, un absolu et un relatif, et tous les rapports du multiple sont relativités et pourtant ils sont nourris par l'absolu qui est en eux, ils y retournent et ils subsistent par lui.

 Sri Aurobindo, Héraclite, chp. VI, Arya, 5.1917

Le devenir de toutes choses dépend de la lutte

Heraclitus

7 chapitres publiés dans le journal "Arya"
entre Décembre 1916 et Juin 1917 

par Sri Aurobindo 




V

      Si c'est la loi de Transformation qui détermine l'évolution et l'involution de l'unique route montante et descendante, la même loi règne tout le long du sentier, à chacun de ses pas et de ses tournants, dans les millions de choses qui se négocient au bord du chemin. Partout il y a la loi de l'échange et de l'interéchange. L'unité, amoibe, et la multiplicité sont à chaque instant liées par ce rapport actif. L'Un s'échange constamment pour le multiple ; vous avez donné cet or et vous avez reçu en échange ces marchandises, mais en réalité elles ne représentent que la valeur de l'or. Le multiple s'échange constamment pour l'Un ; ces marchandises sont données ou disparaissent ou sont détruites, disons-nous, mais à leur place il y a de l'or, l'énergie-substance originelle pour leur valeur. Vous voyez le soleil et vous pensez que c'est toujours le même soleil qui se lève chaque jour ; car ce qui conserve la forme, l'énergie, le mouvement et toutes les mesures du soleil, c'est le constant don de soi que fait le Feu en échange des articles élémentaux qui composent le soleil. La science nous montre que cela est vrai de toutes choses et par exemple du corps humain : il est toujours le même, mais il ne maintient son identité apparente que par une constante transformation. Il y a destruction continue et pourtant il n'y a pas destruction. L'énergie se répartit, mais en réalité jamais ne se dissipe ; la loi, c'est changement et conservation inaltérable de l'énergie dans le changement, ce n'est pas destruction. Si ce monde de multiplicité est à la fin détruit par le Feu, il n'y a cependant pas de fin, et le monde n'est pas détruit, mais échangé contre le Feu. En outre, il y a échange entre tous ces devenirs qui sont seulement autant de valeurs actives de l'Être, autant d'articles qui sont une valeur et une mesure fixes de l'or universel. Le Feu prend de sa substance à une forme et la donne à une autre, change une valeur apparente, mais l'énergie-substance reste la même et la nouvelle valeur équivaut à l'ancienne — tout comme il transforme du combustible en fumée, en braise et en cendres. La science moderne, qui a une connaissance plus exacte de ce qui se produit en réalité dans cette transformation, confirme pourtant la conclusion d'Héraclite. C'est la loi de la conservation de l'énergie.
       C'est là, pratiquement, que se trouve le secret actif de la vie ; toute vie physique ou mentale ou simplement dynamique se maintient par constant échange et interéchange. Toutefois l'explication d'Héraclite, jusqu' ici, n'est pas tout à fait satisfaisante. Que la mesure, la valeur de l'énergie échangée reste invariable, même quand la forme change, soit, mais pourquoi les articles cosmiques que nous recevons pour l'or universel seraient-ils aussi fixes et, dans un sens, invariables ? Quelle est l'explication, comment se produit cette éternité de principes et d'éléments et de genres de combinaisons, et aussi cette persistance et ce retour des mêmes formes que nous observons dans le cosmos ? Pourquoi, après tout, dans ce constant flux cosmique, les choses resteraient-elles toujours pareilles ? Pourquoi le soleil, bien que toujours nouveau, serait-il pratiquement toujours le même soleil ? Pourquoi le ruisseau serait-il toujours le même ruisseau comme l'admet Héraclite lui-même, bien que ce soient toujours d'autres eaux, encore d'autres eaux qui y coulent ? C'est à ce propos que Platon a amené son plan éternel et idéal d'idées fixes, par lequel il semble avoir voulu désigner à la fois une idée-réalité originatrice et un schéma idéal originel de toutes choses. Une philosophie idéaliste du type hindou pourrait dire que cette force, la Shakti, que vous appelez Feu, est une conscience qui, par son énergie, maintient le plan originel des idées et les formes correspondantes des choses. Mais Héraclite nous donne une autre explication, qui, pour n'être pas tout à fait satisfaisante, est cependant profonde et pleine de vérités fécondes. On la trouve dans ses phrases saisissantes sur la guerre, la justice, la tension, les Furies qui poursuivent les transgresseurs des mesures. Il est le premier penseur qui ait vu le monde entièrement en termes de puissance.
      Quelle est la nature de cet échange ? C'est la lutte, eris, c'est la guerre, polemos ! Quelle est la règle, quel est le résultat de la guerre ? C'est la justice. Et comment cette justice agit-elle ? Par une juste tension et une juste compensation des forces, qui produit l'harmonie des choses et, par conséquent, il est à présumer, leur stabilité. « La guerre est le père de tout et le roi de tout » « le devenir de toutes choses dépend de la lutte » « Connaître cette lutte, c'est connaître la justice » tels sont ses maîtres apophtegmes à ce sujet. Au premier abord, nous ne voyons pas pourquoi échange serait lutte , ce semblerait plutôt devoir être commerce. Lutte il y a, mais pourquoi n'y aurait-il pas aussi interéchange consenti et paisible ? Héraclite n'en veut pas ; pas de paix ! Il serait d'accord avec l'Allemand moderne pour voir dans le commerce même une section de la Guerre. Il est vrai qu'il existe un commerce, marchandises contre or, or contre marchandises, mais le commerce lui-même et toutes les conditions qui l'entourent sont régis par une contrainte puissante, et même violente, du Feu universel. C'est ce qu'il veut dire quand il parle des Furies qui poursuivent le soleil. « Par peur de Lui, dit l'Upanishad, le vent souffle... et la mort rôde. » Et entre tous êtres il y a constante épreuve de force ; c'est par cette guerre qu'ils prennent naissance, c'est par elle que sont maintenues leurs mesures. Nous voyons qu'il a raison ; il a saisi l'aspect initial de la Nature cosmique. Tout y est choc de forces, et par ce choc, par cette lutte, en s'accrochant, en se combattant, les choses non seulement viennent à l'existence, mais aussi conservent cette existence. Karma ? Lois ? Mais des lois différentes s'opposent et se heurtent, et c'est par leur tension qu'est maintenu l'équilibre du monde. Karma ? C'est la justice impérieuse d'une Puissance coercitive éternelle, ce sont les Furies qui nous poursuivent si nous transgressons ses mesures.
      La guerre, affirme Héraclite, n'est pas simple injustice, violence chaotique ; elle est justice, bien qu'elle soit une justice violente, la seule espèce possible. De ce point de vue, nous devons de nouveau admettre qu'il a raison. C'est par l'énergie dépensée et par sa valeur que seront déterminés les résultats, et lorsque deux forces s'affrontent, dépense d'énergie signifie épreuve de force. Les récompenses ne devront-elles pas être attribuées au fort selon sa force et au faible selon sa faiblesse ? Telle est bien la loi première, tout au moins dans le monde, bien qu'elle y soit tempérée par l'aide au faible par le fort, aide qui, après tout, n'est pas nécessairement une injustice ni une violation des mesures, en dépit de Nietzsche et Héraclite. Et n'y a-t-il pas quelquefois derrière la faiblesse une force immense, la force même de la pression exercée sur les opprimés, qui amène sa terrible réaction, le recul de l'arc, Zeus, le Feu éternel, attentif à ses mesures ?
     Non seulement il y a la guerre entre un être et un autre, entre une force et une autre, mais à l'intérieur de chacun il y a une opposition éternelle, une tension des contraires, et c'est cette tension qui crée l'équilibre nécessaire à l'harmonie. L'harmonie donc est présente, car le cosmos même, dans son accomplissement, est une harmonie ; mais c'est parce que dans son processus le cosmos est guerre, tension, opposition, équilibre d'éternels contraires. Il ne saurait exister de véritable paix, à moins que par paix l'on entende une tension stable, un équilibre de pouvoir entre des forces hostiles, une sorte de mutuelle neutralisation d'excès. La paix ne peut rien créer, rien maintenir, et la prière d'Homère que la guerre périsse d'entre les dieux et d'entre les hommes est une monstrueuse absurdité, car cela signifierait la fin du monde. Il peut y avoir périodiquement une fin, non par la paix ou la réconciliation, mais par une conflagration, par une attaque du Feu, to pur epelton, un jugement fulgurant et une condamnation. La Force a créé le monde, la Force est le monde, la Force par sa violence maintient le monde, la Force mettra fin au monde — et le recréera éternellement.

 Sri Aurobindo, Héraclite, chp. V, Arya, 4.1917

La conception du cosmos selon Héraclite



Heraclitus

7 chapitres publiés dans le journal "Arya"
entre Décembre 1916 et Juin 1917 

par Sri Aurobindo 

 


IV

      Héraclite explique le cosmos comme une évolution et une involution hors de son principe éternel unique du Feu — à la fois substance unique et force unique — ce qu'il exprime en son langage figuré par la route qui monte et qui descend. « La route qui monte et qui descend, dit-il, est une seule et même route. » Du Feu, principe irradiant et producteur d'énergie, procèdent l'air, l'eau et la terre — tel est le développement de l'énergie sur la route qui descend ; et dans la tension même de cette opération, il y a également une force potentielle de retour qui fait remonter les choses à leur source dans l'ordre inverse. C'est dans l'équilibre de ces deux forces montante et descendante que réside toute l'action cosmique ; tout est un équilibre d'énergies contraires. Comme le mouvement de recul de l'arc, auquel Héraclite le compare, le mouvement de la vie est une énergie de traction et de tension qui retient une énergie de libération, chaque force d'action étant compensée par une force correspondante de réaction. Par la résistance de l'une à l'autre sont créées toutes les harmonies de l'existence.
       Dans la théorie indienne du Sâmkhya, nous avons la même idée : l'évolution d'états successifs d'énergie tirés d'une même substance-force première. Là en vérité, le système proposé est plus complet et plus convaincant. Il commence par l'énergie originelle, l'énergie-racine, mûla-prakriti, qui, comme substance première, pradhâna, se transforme, par développement et changement, en cinq principes successifs. C'est l'éther, ignoré des Grecs, mais redécouvert par la science moderne (1), et non le feu, qui est le premier principe ; ensuite viennent l'air, le feu, énergie ignée, radiante et électrique, l'eau, la terre, le fluide et le solide. Comme Anaximène, le Sâmkhya fait de l'air le premier des quatre principes admis par les Grecs, bien qu'il n'en fasse pas comme lui la substance originelle, et il diffère ainsi de l'ordre d'Héraclite. Mais il donne au principe du feu la fonction de créer toutes formes — tout comme Agni, dans le Véda, est le grand bâtisseur des mondes — et là au moins les deux pensées se rencontrent. C'est en effet comme principe d'énergie derrière toute formation et toute transformation qu'Héraclite doit avoir choisi le Feu comme symbole, comme représentant matériel de l'Un. Rappelons-nous à ce propos jusqu'à quel point la science moderne justifie ces penseurs anciens par l'importance qu'elle donne à l'électricité et aux forces radio-actives — le feu et la foudre l'Héraclite, le triple Agni hindou — dans la formation des atomes et la transmutation de l'énergie.
      Mais les Grecs ne poussèrent pas jusqu'à cette discrimination finale que l'Inde attribua à Kapila, le suprême penseur analytique : la discrimination entre Prakriti et ses principes cosmiques, les vingt-quatre : tattvas formant les aspects subjectifs et objectifs de la nature, et entre Purusha et Prakriti, Âme-­Conscience et Énergie-Nature. Aussi tandis que dans le Sâmkhya, l'éther, le feu et les autres ne sont que les principes de l'évolution objective de Prakriti, les aspects évolutifs de la fusis originelle, les anciens Grecs ne purent pas dépasser ces aspects de la Nature et remonter jusqu'à l'idée d'une énergie pure, et ils ne purent pas du tout expliquer son côté subjectif. Le Feu d'Héraclite doit servir tout à la fois de substance première de toute Matière et de Dieu et d'Éternité. La pensée scientifique moderne a conservé cette préoccupation de l'Énergie-Nature et n'a pas réussi non plus à pénétrer ses relations avec l’Âme; et nous trouvons là aussi le même effort pour identifier avec la Force originelle quelque principe premier de la Nature, éther ou électricité.
      Quoi qu'il en soit, la théorie de la création du monde par quelque sorte de transformation évolutive hors de la substance ou énergie originelle, parinâma, est commune aux systèmes des anciens Grecs et à ceux des Hindous, quelles que soient leurs divergences sur la nature de la fusis originelle. Ce qui distingue Héraclite parmi les premiers sages grecs, c'est sa conception de la route qui monte et qui descend, qui est une seule et même route dans la descente et dans le retour. Cela correspond à l'idée hindoue de nivritti et de pravritti, double mouvement de l'âme et de la nature : pravritti vers le dehors et vers l'avant, nivritti le mouvement de retour vers l'intérieur. Les penseurs hindous s'étaient préoccupés de ce double principe en tant qu'il touche l'action de l'âme individuelle entrant dans le processus de la nature et s'en retirant ; pourtant ils voyaient un mouvement périodique analogue, en avant et en arrière, de la Nature elle-même, ce qui mène à un cycle toujours répété de création et de dissolution ; ils soutenaient la théorie d'un pralaya périodique. La théorie d'Héraclite semble imposer une conclusion semblable. Sinon il faudrait supposer que la tendance descendante, une fois en jeu, l'emporte toujours sur la tendance ascendante, ou bien que le cosmos procède éternellement de la substance originelle et y fait éternellement retour, mais ne s'y trouve jamais retourné en fait. Le Multiple serait alors éternel non seulement en puissance de manifestation, mais dans le fait même de la manifestation.
       Il est possible qu'Héraclite ait eu cette idée, mais ce n'est pas la conclusion logique de sa théorie. Cela contredit ce que suggère à l'évidence sa métaphore de la route, qui implique un point de départ et un point de retour. Il y a aussi la nette affirmation des stoïciens selon qui il croyait à la théorie de la conflagration, ce qu'ils n'auraient guère pu affirmer si cela n'avait pas été généralement admis comme son enseignement. Les arguments modernes qu'énumère M. Ranade contre cette conception reposent sur des malentendus. L'affirmation d'Héraclite n'est pas simplement que l'Un est toujours Multiple, que le Multiple est toujours l'Un, mais, dans ses propres termes, que « hors de tout, l'Un, et hors de l'Un, tout ». C'est la même idée que Platon exprime en termes différents dans la formule : « La réalité est à la fois multiple et une, et dans sa division elle est toujours rassemblée. » Cela représente un constant courant et contre-courant de changement, la route qui monte et qui descend, et nous pouvons supposer que si l'Un, par un changement de haut en bas, devient entièrement le Tout dans le processus descendant, mais reste cependant éternellement l'unique Feu toujours-vivant, de même le Tout, par un développement ascendant, peut retourner complètement à l'Un et pourtant exister en essence, puisqu'il peut de nouveau revenir à l'être diversifié par la répétition du mouvement descendant. Toute difficulté disparaît si nous nous rappelons que ce qui est impliqué est un processus d'évolution et d'involution — de même le mot hindou qui désigne la création, srishti, signifie libération ou projection de ce qui était retenu ou latent — et que la conflagration détruit les formes existantes, mais non le principe de la multiplicité. Il ne subsistera alors aucune inconséquence dans la théorie héraclitienne d'une conflagration périodique ; c'est plutôt, puisqu'il s'agit là de la plus haute expression de changement, l'aboutîssement logique complet de son système.


(1) Maintenant rejeté de nouveau, bien que ce rejet ne semble ni indubitable ni final.


 Sri Aurobindo, Héraclite, chp. IV, Arya, 3.1917


Le devenir éternel selon Héraclite



Heraclitus

7 chapitres publiés dans le journal "Arya"
entre Décembre 1916 et Juin 1917 

par Sri Aurobindo 

 


 III

         Deux apophtegmes d'Héraclite nous donnent le point de départ de toute sa pensée. Dans le premier, il dit que c'est sagesse d'admettre que toutes choses sont une ; dans le second, il dit : « L'Un provenant de tout, et tout provenant de l'Un. » Comment faut-il comprendre ces deux formules lourdes de sens ? Faut-il les interpréter l'une par l'autre et conclure que pour Héraclite l'Un existe seulement comme résultante du multiple, tout comme le multiple n'existe que comme un devenir de l'Un ? C'est ce que semble penser M. Ranade ; il nous dit en effet que cette philosophie nie l'Être et affirme seulement le Devenir — comme fait Nietzsche, comme font les bouddhistes. Mais cela serait certainement donner trop d'importance à la théorie héraclitéenne du changement perpétuel et trop l'isoler du reste. Si telle avait été toute sa croyance, il serait difficile de voir pourquoi il aurait cherché un principe originel et éternel, ce Feu toujours-vivant qui crée tout par son perpétuel changement, qui gouverne tout par la force flamboyante de la « foudre », qui reprend tout dans son sein par un embrasement cyclique ; il serait difficile aussi d'expliquer son concept de la voie ascendante et descendante, et difficile d'admettre qu'Héraclite soutenait la théorie d'une conflagration cosmique, et il serait difficile d'imaginer quel pourrait être le résultat d'une telle conflagration. Réduire tout le devenir à Rien ? Certainement pas. La pensée d'Héraclite est aux antipodes d'un nihilisme spéculatif. Le réduire à une autre sorte de devenir ? Évidemment pas ; une conflagration absolue ne pourrait en effet réduire les choses existantes qu'à leur principe éternel d'être, à Agni, leur faire faire retour au Feu immortel. Quelque chose qui est éternel, qui est soi-même éternité, quelque chose qui est à jamais un —car le cosmos est éternellement un et multiple, et en devenant ne cesse pas d'être un — quelque chose qui est Dieu (Zeus), quelque chose que l'on peut se représenter comme Feu, ce Feu qui, tout en étant une force toujours-active, est cependant une substance ou tout au moins une force substantielle et pas seulement une abstraite Volonté-de-devenir, quelque chose d'où sort tout devenir cosmique et en quoi retourne tout devenir cosmique, qu'est-ce sinon l'Être éternel ?

       Héraclite était très préoccupé de son idée du devenir éternel, qui était pour lui la seule véritable explication du cosmos, mais son cosmos avait pourtant une base éternelle, un principe originel unique. Et cela différencie radicalement sa pensée de celle de Nietzsche et de celle des bouddhistes. C'est de lui que plus tard les Grecs prirent l'idée du perpétuel flux des choses, « toutes choses coulent ». Il avait toujours devant lui cette idée de l'univers en mouvement continuel et en changement perpétuel, et cependant derrière tout cela, dans tout cela, il voyait aussi un principe constant de détermination et même un principe mystérieux d'identité. Chaque jour, dit-il, c'est un nouveau soleil qui se lève ; soit, mais si le soleil est toujours nouveau, s'il n'existe que par changement d'instant en instant, comme tout dans la nature, c'est malgré tout le même Feu toujours-vivant qui, avec le soleil, se lève à chaque aube. Nous ne pouvons jamais entrer deux fois dans le même fleuve, car ce sont toujours de nouvelles eaux qui y coulent ; et pourtant, dit Héraclite, « nous entrons dans les mêmes eaux et nous n'y entrons pas, nous sommes et nous ne sommes pas. » La signification est claire : il y a dans les choses, dans toutes les existences, sarvabhûtâni, une identité aussi bien qu'un constant changement ; il y a un Être aussi bien qu'un Devenir, et par là nous avons une existence éternelle et réelle aussi bien qu'une existence temporaire et apparente ; nous ne sommes pas seulement une transformation incessante, mais aussi une existence constante et identique à elle-même. Zeus existe, Feu actif immortel et Verbe éternel, l'Un par quoi toutes choses sont unifiées, toutes lois et tous résultats perpétuellement déterminés, toutes mesures inaltérablement maintenues. Le jour et la nuit ne font qu'un, la mort et la vie ne font qu'un, la jeunesse et la vieillesse ne font qu'un, le bien et le mal ne font qu'un, parce que celui-là est l'Unique, et que tout ceci n'est que ses formes et ses apparences diverses.

    Héraclite n'aurait pas accepté pour origine des choses un principe purement psychologique du Moi, mais essentiellement il n'est pas très loin du point de vue védântique. Les bouddhistes de l'école nihiliste employaient à leur façon les mêmes images, le fleuve et le feu. Ils voyaient, tout comme Héraclite, que rien dans ce monde ne reste identique pendant deux instants, même quand la continuité de formes est la plus évidente. La flamme se conserve inchangée en apparence, mais à chaque instant elle est un autre feu et non plus le même ; le fleuve est entretenu dans son cours par des eaux toujours renouvelées. De ceci ils tirent la conclusion qu'il n'existe pas d'essence des choses, que rien n'existe par soi-même ; ce devenir apparent est tout ce que nous pouvons appeler existence ; derrière lui il y a le Néant éternel, le vide absolu ou peut-être un Non-être originel. Héraclite voyait au contraire que si la forme de la flamme n'existe que par un changement perpétuel, ou plutôt une transformation constante de la substance de la mèche en la substance de la langue de feu, il doit y avoir un principe de leur existence qui soit commun aux deux et qui se convertisse ainsi d'une forme en l'autre. Même si la substance de la flamme change toujours, le principe du Feu est toujours le même et produit toujours les mêmes résultats d'énergie, maintient toujours les mêmes mesures.

       L'Upanishad aussi décrit le cosmos comme étant un mouvement et un devenir universels , c'est tout ceci qui est mobile dans la mobilité, jagatyâm jagat — le terme même qui désigne l'univers, jagat, a une racine qui correspond à l'idée de mouvement — de sorte que l'univers entier, le macrocosme, est un vaste principe de mouvement et par conséquent de changement et d'instabilité, tandis que chaque chose dans l'univers est en elle-même un microcosme de ce même changement et de cette même instabilité. Les existences sont « toutes des devenirs » ; l'Atman existant en soi, Svayambhu, est devenu tous les devenirs, âtmâ eva abhût sarvâni bhûtâni. Le rapport entre Dieu et le Monde est résumé dans la formule : « C'est Lui qui partout S'est mû au dehors, sa paryagât » ; c'est Lui le Seigneur, le Voyant et le Penseur qui, partout devenant, — le Logos d'Héraclite, son Zeus, l'Un dont viennent toutes choses — « a justement établi toutes choses selon leur nature depuis des temps sans commencement ». Héraclite dit : « Toutes choses sont fixées et déterminées. » Remplacez par son Feu l'Atman védântique et il n'est rien dans les expressions de l'Upanishad que le penseur grec n'aurait accepté comme une autre figure de sa propre pensée. Et les Upanishads n'emploient-elles pas, parmi d'autres images, ce symbole même du Feu ? « Comme un Feu unique est entré dans le monde et s'est modelé selon les différentes formes dans le monde », ainsi l'Être unique est devenu tous ces noms et toutes ces formes et pourtant reste l'Unique. Héraclite nous dit précisément la même chose : Dieu est tous les contraires. « Il prend diverses formes, tout comme le feu, qui, arrosé d'épices, prend le nom correspondant à la saveur de chacun. » Chacun Le nomme à son gré, dit le sage grec, et « Il accepte tous les noms et pourtant n'en accepte aucun, pas même le suprême nom de Zeus. » C'est ce que disait aussi jadis l'Indien Dirghatamas dans son long hymne des Mystères divins dans le Rig-Véda : « L'Un qui existe, les sages L'appellent de beaucoup de noms. » Bien qu'Il revête toutes ces formes, dit l'Upanishad, Il n'a aucune forme que la vision puisse saisir, Lui dont le nom est une puissante splendeur. Nous voyons encore combien les pensées et même les expressions et les images du Grec sont proches de la signification et du style des sages védiques et védântiques.

        Si nous voulons comprendre la pensée d'Héraclite, nous devons mettre chacun de ses apophtegmes à la place qui lui convient. « Il est sage d'admettre que toutes choses sont une » — non pas seulement, observons-le, qu'elles viennent de l'unité et qu'elles retourneront à l'unité, mais qu'elles sont une, maintenant et toujours , tout est, était et sera toujours le Feu toujours-vivant. D'après notre expérience, tout semble multiple, tout semble un éternel devenir de multiples existences ; où y a-t-il dans tout cela un principe d'identité éternelle ? C'est vrai, dit Héraclite, il semble en être ainsi, mais la sagesse regarde au delà et voit l'identité de toutes choses ; la nuit et le jour, la vie et la mort, le bien et le mal, tout cela n'est qu'un, l'éternel, l'identique ; ceux qui ne voient dans les objets qu'une différence ne connaissent pas la vérité des objets qu'ils observent. « Hésiode ne connaissait pas le jour et la nuit, car c'est l'Un » — esti gar hen, asti hi ekam. Or cet éternel et identique que sont toutes choses, c'est précisément ce que nous entendons par l'Être ; c'est précisément ce qui est nié par ceux qui ne voient que le Devenir.

       Les bouddhistes nihilistes (1) soutenaient qu'il n'y avait qu'idées multiples, vijnânâni, et formes impermanentes qui n'étaient que des combinaisons de parties et d'éléments ; pas d'unité, pas d'identité nulle part ; passez au delà des idées et des formes et Vous ne trouvez qu'extinction de soi, Vide, Néant. Cependant il faut bien postuler quelque part un principe d'unité, sinon à la base ou au coeur secret des choses, du moins dans leur action. Les bouddhistes durent postuler leur principe universel de karma, qui, lorsqu'on y réfléchit, se ramène en somme à la conception d'une énergie universelle comme cause du monde, créatrice et conservatrice de mesures invariables. Nietzsche niait l'Être, mais il dut parler d'une universelle Volonté-d'être, et cela encore, lorsqu'on y réfléchit, ne semble rien d'autre que l'upanishadique tapo brahma, « l'Énergie-Volonté est Brahman. » Le Sâmkhya postérieur niait l'unité des existences conscientes, mais affirmait l'unité de la Nature, Prakriti, qui de nouveau est à la fois le principe originel, la substance des choses, l'énergie créatrice, la fusis des Grecs. Il est donc sage d'admettre que toutes choses sont une ; car c'est à cela que pousse la vision, c'est cela que cherchaient à atteindre l'âme et le cœur, c'est à cela que la pensée arrive par des détours dans l'acte même de la négation.
       Héraclite voyait ce que doivent voir tous ceux qui regardent le monde avec quelque peu d'attention, c'est-à-dire que dans tout ce mouvement, ce changement, cette différenciation, il y a quelque chose qui réclame la stabilité, qui retourne à l'identité, qui assure l'unité, qui triomphe en l'éternité. Cela a toujours les mêmes mesures ; il est, il était et il sera toujours. Nous sommes pareils malgré toutes nos différences ; nous partons de la même origine, nous avançons par les mêmes lois universelles, nous vivons, différons et luttons dans le sein d'une unité éternelle, nous cherchons toujours ce qui lie tous les êtres et ce qui fait toutes choses une. Chacun le voit à sa propre façon, en souligne tel ou tel aspect, perd de vue les autres aspects ou les amoindrit, et lui donne par conséquent un autre nom. Héraclite lui-même, attiré par son aspect de force créatrice et destructrice, lui donna le nom de Feu. Mais quand il généralise, il s'exprime d'une manière assez large : c'est l'Un qui est Tout, c'est le Tout qui est Un — ­Zeus, l'éternité, le Feu. Il aurait pu dire avec l'Upanishad : « Tout ceci est le Brahman »,  sarvam khalu idam brahma, bien qu'il n'eût pu continuer et dire: « Ce Moi est le Brahman », mais eût plutôt déclaré d'Agni ce qu'une formule védântique dit de Vâyu, tvam pratyaksham brahmâsi, Tu es le Brahman manifeste.

      Nous pouvons cependant concevoir l'Un de différentes façons. Les advaïtistes affirmèrent l'Un, l'Être, mais rejetèrent toutes choses comme étant Mâyâ, ou bien ils reconnurent l'immanence de l'Être dans ces devenirs qui cependant sont non-Moi, pas Cela. La philosophie vishnouïte vit l'existence comme éternellement une dans l'Être, Dieu, qui est éternellement multiple par Sa nature ou Son énergie-conscience dans les âmes qu'Il devient ou qui existent en Lui. En Grèce aussi, Anaximandre nia la réalité multiple du Devenir, Empédocle affirma que le Tout est éternellement un et multiple ; tout est un qui devient multiple et qui ensuite retourne à l'unité. Mais Héraclite ne veut pas trancher ainsi le nœud de l'énigme. « Non, dit-il en fait, je m'en tiens à mon idée de l'unité éternelle de toutes choses ; jamais elles ne cessent d'être une. Tout est mon Feu toujours-vivant qui prend des formes et des noms divers, qui se transforme en tout ce qui est et qui pourtant reste lui-même, non pas par quelque illusion ou par une simple apparence de devenir, mais avec une réalité stricte et positive. » Toutes choses sont donc l'Un dans leur réalité, leur substance, leur loi et leur raison d'être , l'Un dans ses formes, ses valeurs, ses changements devient réellement toutes choses. Il change et pourtant il est immuable, car il n'augmente ni ne diminue, et il ne perd pas un instant sa nature et son identité éternelles, qui sont celles du Feu toujours-vivant. Plusieurs valeurs qui se ramènent toujours à un même étalon juge de toutes les valeurs ; plusieurs devenirs qui retournent à la même inaltérable énergie ; plusieurs devenirs qui à la fois représentent l'Être éternel unique et se ramènent à Lui.

         Et ici Héraclite introduit sa formule « L'Un hors de tout et tout hors de l'Un », par laquelle il donne son explication de la marche du cosmos, tout comme la formule « Toutes choses sont une » est son explication de l'éternelle vérité du cosmos. Dans le processus du cosmos, dit-il, l'Un devient toujours toutes choses d'instant en instant — d'où le flux éternel des choses , mais toutes choses aussi retournent éternellement à leur principe d'unité — d'où l'unité du cosmos, l'uniformité derrière le flux du devenir, la stabilité des mesures, la conservation de l'énergie dans tous les changements. Il complète son explication par sa théorie selon laquelle le changement a pour caractère propre un constant échange. Mais alors n'y a-t-il pas de fin à ce mouvement simultané des choses vers le haut et vers le bas ? Puisque le mouvement descendant a triomphé assez pour créer le cosmos, le mouvement ascendant ne triomphera-t-il pas aussi pour redissoudre ce cosmos dans le Feu toujours-vivant ? Et ceci nous amène à la question suivante : Héraclite admettait-il ou non la théorie d'une conflagration périodique, pralaya ? « Le Feu viendra sur toutes choses et les jugera et les condamnera. » S'il le croyait, nous avons une fois de plus une coïncidence frappante entre la pensée d'Héraclite et les notions familières aux Indiens : le pralaya périodique, la conflagration purânique du monde par l'apparition des douze soleils, la théorie védântique des cycles éternels de manifestation et de retrait de la manifestation. En fait les deux lignes de pensée sont essentiellement pareilles, et elles devaient inévitablement aboutir aux mêmes conclusions.


(1) Le Bouddha lui-même garda le silence à ce sujet . son but, nirvâna, était une négation de l'existence phénoménale, mais pas nécessairement un rejet de toute sorte d'existence


 Sri Aurobindo, Héraclite, chp. III, Arya, 2.1917

L'idée dominante de la pensée d'Héraclite



Heraclitus

7 chapitres publiés dans le journal "Arya"
entre Décembre 1916 et Juin 1917 

par Sri Aurobindo 


 II

      Quelle est exactement l'idée dominante de la pensée d'Héraclite, où a-t-il trouvé son point de départ, quelles sont les grandes lignes de sa philosophie ? Si sa pensée ne se développe pas selon la méthode sévèrement systématique des philosophes qui vinrent plus tard, si elle ne nous arrive pas en vastes flots de raisonnements subtils et de riches images comme celle de Platon, mais plutôt en phrases aphoristiques détachées, lancées comme des flèches vers la vérité, elle ne se présente pourtant pas sous la forme de réflexions philosophiques éparses. Il y a entre ses phrases une corrélation et une interdépendance ; elles partent toutes logiquement de sa conception fondamentale de l'existence même et elles y reviennent constamment pour se justifier.

      Dans la philosophie grecque comme dans celle de l'Inde, le premier problème qui s'offre à la pensée est celui de l'Un et du Multiple. Nous voyons partout une multiplicité de choses et d'êtres ; est-elle réelle ou seulement phénoménale ou pratique, mâyâ, vyava­hâra ? L'homme individuel par exemple — et c'est la question qui nous touche de plus près — a-t-il une existence essentielle et immortelle qui lui soit propre ou bien n'est-il qu'un résultat phénoménal et éphémère dans l'évolution et le jeu de quelque principe originel unique, Matière, Intelligence, Esprit, qui serait la seule réelle réalité de l'existence ? L'unité existe-t-elle du tout, et, si elle existe, est-elle une unité de total ou de principe primordial, un résultat ou une origine, une unité qui contient tout, ou bien une unité de nature, ou bien une unité d'essence —ce qui représente les différents points de vue du pluralisme, du Sâmkhya, du Védânta. Ou encore, si le Multiple et l'Un sont vrais tous les deux, quels sont les rapports entre ces deux éternels principes de l'être — ou bien se réconcilient-ils en un Absolu au delà d'eux ? Ce ne sont pas là de stériles problèmes de logique, ni des luttes entre de brumeuses abstractions métaphysiques, comme voudrait nous le faire croire dans son mépris l'homme pratique qui vit dans ses sensations, car de notre réponse dépendra notre conception de Dieu, de l'existence, du monde, et aussi de la vie et de la destinée humaines.

      Héraclite croyait l'unité et la multiplicité toutes deux vraies et coexistentes ; il différait en cela aussi bien d'Anaximandre qui — tout comme nos mâyâvâ­dins — refuse au multiple la véritable réalité, que d'Empédocle, pour qui le tout était alternativement un et multiple. L'existence est donc pour lui éternellement une et éternellement multiple, comme Râmânuja et Madhva ont aussi conclu, bien que dans un esprit très différent et d'un point de vue tout à fait autre. L'opinion d'Héraclite est née de sa puissante intuition concrète des choses, de son sens aigu des réalités universelles ; dans notre expérience du cosmos, nous trouvons en effet toujours et inséparablement cette coexistence éternelle et nous ne pouvons pas vraiment y échapper. Partout notre regard sur le Multiple nous révèle une éternelle unité, quel que soit l'objet que nous choisissons comme principe de cette unité. Et cependant cette unité est inefficace si ce n'est par la multiplicité de ses pouvoirs et de ses formes, et nulle part nous ne la voyons dépourvue ni séparée de sa propre multiplicité. Une Matière, mais plusieurs atomes, plusieurs plasma, plusieurs corps ; une Énergie, mais plusieurs forces ; un Mental ou tout au moins une Substance mentale, mais plusieurs êtres mentaux ; un Esprit, mais plusieurs âmes. Peut-être cette multiplicité retourne-t-elle périodiquement à l'Un d'où elle est originellement sortie, s'y dissout-elle, y est-elle réabsorbée ; mais le fait même de cette évolution et de cette involution qui la suit nous oblige à supposer la possibilité et même la nécessité d'une évolution répétée ; cette multiplicité n'est donc pas véritablement détruite. Par son yoga, l'advaïtiste retourne à l'Unique, s'y résout, croit s'être débarrassé du Multiple et peut-être en avoir prouvé l'irréalité ; mais c'est là l'exploit d'un individu, un pris dans la multiplicité, et cette multiplicité continue d'exister malgré tout. Cet exploit prouve seulement qu'il existe un plan de conscience sur lequel l'âme peut réaliser l'unité de l'Esprit — et non plus seulement la percevoir par l'intellect —; il ne prouve rien d'autre. Ainsi c'est sur cette vérité de l'éternelle unité et de l'éternelle multiplicité qu'Héraclite se fixe et trouve sa base. C'est du fait qu'il n'essaie pas de la supprimer par le raisonnement, mais qu'il l'accepte fermement, avec toutes ses conséquences, que découle tout le reste de sa philosophie.

Il reste néanmoins une question à résoudre avant de pouvoir aller plus loin. Puisqu'existe l'Un éternel, quel est-il ? Est-il Force, Mental, Matière, Âme ? ou, puisque la matière comporte beaucoup de principes, y a-t-il un principe particulier de la matière qui a fait apparaître tout le reste ou qui, par quelque pouvoir de sa propre activité, s'est transformé en tout ce que nous voyons ? Les anciens penseurs grecs concevaient la substance cosmique comme possédant quatre éléments — ils laissaient de côté, ou bien ils n'avaient pas découvert le cinquième, l'Éther, où l'analyse hindoue trouve le principe premier et originel. Cherchant à découvrir la nature de la substance originelle, ils adoptèrent l'un ou l'autre de ces quatre éléments comme constituant la nature primordiale ; pour l'un c'est l'air, pour un autre l'eau, tandis qu'Héraclite, comme nous l'avons vu, décrit et symbolise la source et la réalité de toutes choses comme un Feu toujours vivant. « Ni homme, ni dieu, dit-il, n'a créé l'univers, mais il y avait, il y a et il y aura toujours le Feu toujours-vivant. »

      Dans le Véda, dans le langage le plus ancien des mystiques en général, les noms des éléments ou principes premiers de la substance étaient employés avec une signification nettement symbolique. C'est ainsi que le symbole de l'eau est constamment employé dans le Rig-Véda. Il y est dit qu'au commencement était l'Océan inconscient, d'où naquit l'Un, par l'immensité de Son énergie ; mais d'après les termes de cet hymne, il est clair qu'il ne s'agit pas d'un océan physique, mais plutôt du chaos sans forme de l'être inconscient, où, dans les ténèbres, enveloppés de ténèbres plus épaisses encore, se tenait caché le Divin, la Divinité. De même, les sept principes actifs de l'existence y sont appelés des fleuves ou des eaux ; dans un contexte qui en montre le sens symbolique, nous trouvons les sept fleuves, la grande eau, les quatre fleuves supérieurs. Nous voyons cette image se fixer dans les mythes pourâniques de Vishnou dormant sur le serpent Infini dans l'océan de lait. Cependant, même à une époque aussi reculée que le Rig-Véda, l'éther est le symbole le plus haut de l'Infini, l'apeiron des Grecs : l'eau symbolise ce même Infini sous son aspect de substance originelle ; le feu est le pouvoir créateur, l'énergie active de l'Infini ; l'air, principe de vie, est décrit comme ce qui fait descendre le feu sur terre du haut des cieux éthérés. Pourtant ce n'étaient pas là seulement des symboles. Il est clair que les mystiques védiques voyaient un lien étroit, un parallélisme de fait, entre les activités physiques et les activités psychiques, par ,exemple entre l'action de la Lumière et le phénomène de l'illumination mentale. Pour eux, le feu était à la fois l'énergie lumineuse divine, la Volonté-Prophète du Divin universel qui agit et qui crée toutes choses, et le principe physique, créateur de toutes les formes substantielles de l'univers, qui brûle secrètement en toute vie.

      On ne sait pas avec certitude jusqu'à quel point les premiers penseurs philosophes grecs conservèrent l'une quelconque de ces notions complexes dans leurs généralisations sur le principe originel. Mais Héraclite, dans sa conception du Feu toujours vivant, a nettement l'idée de quelque chose de plus qu'une substance ou énergie physique. Le feu est pour lui l'aspect physique, pour ainsi dire, d'une grande force ardente qui crée, modèle et détruit, toutes opérations dont la somme est un changement constant et incessant. L'idée de l'Un qui devient éternellement le Multiple et du Multiple qui devient éternellement l'Un, et de cet Un qui par conséquent n'est pas tant substance ou essence stable que force active, une sorte de substantielle Volonté-de-devenir, telle est la base même de la philosophie d'Héraclite.

     Nietzsche, le plus vivant, le plus concret et le plus fécond des penseurs modernes — comme l'est Héraclite parmi les anciens Grecs — fonda toute sa pensée philosophique sur cette conception de l'existence comme une immense Volonté-de-devenir et du monde comme un jeu d'Énergie ; pour lui le Pouvoir divin était le Verbe créateur, commencement de toutes choses, ce à quoi aspire la vie. Mais il n'affirme que le Devenir, et de sa conception il exclut l'Être ; aussi sa philosophie est-elle en fin de compte peu satisfaisante, insuffisante, mal équilibrée ; elle fait penser, mais elle ne résout rien. Héraclite n'exclut pas l'Être des données du problème de l'existence, bien qu'il n'établisse pas une opposition, qu'il ne crée pas un abîme entre l'Être et le Devenir. Par sa conception de l'existence à la fois une et multiple, il est tenu d'accepter, comme simultanément vrais, comme vrais l'un dans l'autre, ces deux aspects de son Feu toujours-vivant. L'Être est un devenir éternel, et pourtant le Devenir se résout en être éternel. Tout s'écoule, car tout est changement de devenir ; nous ne pouvons entrer deux fois dans les mêmes eaux, car ce sont d'autres eaux, toujours d'autres eaux qui coulent. Néanmoins, de son œil pénétrant fixé sur la vérité des choses, tout préoccupé qu'il était de cet aspect de l'existence, il ne put s'empêcher de voir une autre vérité derrière celle-là. Les eaux dans lesquelles nous entrons sont les mêmes et ne sont pas les mêmes ; notre propre existence est une éternité et une inconstante fugacité ; nous sommes et nous ne sommes pas. Héraclite ne résout pas la contradiction ; il l'expose et il essaie, à sa façon, d'en expliquer le processus.

      Il voit ce processus comme une transformation et retransformation continuelle, un échange et un inter-échange dans un tout constant — que dirige pour le reste un choc de forces, une lutte créatrice et décisive, « la guerre qui est le père et le roi de toutes choses ». Entre le Feu comme Être et le Feu dans le Devenir, l'existence décrit une courbe descendante et ascendante, pravritti et nivritti, que l'on a appelée « la route du retour en arrière », sur laquelle tout doit voyager. Telles sont les idées maîtresses de la pensée d'Héraclite.


 Sri Aurobindo, Héraclite, chp. II, Arya, 1.1917


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