Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL: 2017

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

La création d'une nation hétérogène



Le problème de la fondation d'un empire fédéral ayant à combiner des éléments hétérogènes - a seule base qui puisse être ferme et sûre — la création d'une unité psychologique vraie —, se ramène à deux questions différentes, celle de la forme et celle de la réalité que la forme a pour but de servir. La première est d'une grande importance pratique, mais seule la seconde est vitale. La forme extérieure de l'unité peut rendre possible, favoriser et même aider activement la création de la réalité correspondante, mais elle ne peut jamais la remplacer. Or, comme nous l'avons vu, la vraie réalité dans l'ordre de la Nature, est la réalité psychologique, car le simple fait physique d'une union politique et administrative peut n'être qu'une création temporaire et artificielle destinée à s'effondrer irrémédiablement sitôt que son utilité immédiate est passée ou que les conditions qui ont favorisé sa persistance, sont radicalement ou même sérieusement modifiées. La première question à considérer est donc la nature de la réalité que l'on entend créer sous la forme d'un empire fédéral, et plus spécialement si cette réalité doit être un simple élargissement du type nation, qui est le plus grand agrégat humain que la Nature ait jusqu'à présent façonné avec succès, ou, au contraire, un nouveau type d'agrégat, qui surpassera et tendra à supplanter la nation comme celle-ci a remplacé la tribu, le clan, la cité ou les États régionaux.
 La première réaction naturelle du mental humain devant un tel problème, est de préférer l'idée qui flatte le plus ses notions familières et semble les perpétuer. Car, dans la masse, la mentalité humaine répugne à tout changement de conception radi­cal. Elle accepte très facilement le changement si sa réalité est voilée par la continuation de la vieille forme habituelle des choses, ou encore par quelque fiction rituelle, légale, intellectuelle ou sentimentale. C'est une fiction de ce genre que certains songent à créer pour jeter un pont entre l'idée de nation et l'idée d'empire comme unité politique. Ce qui unit le plus solidement les hommes, maintenant, c'est l'unité physique d'un pays commun qu'ils habitent et qu'ils défendent, c'est la vie économique commune issue de cette unité géographique et le sentiment de patrie qui grandit autour du fait physique et économique et qui crée une unité politique et administrative, ou en assure la permanence une fois qu'elle s'est créée. Élargis­sons donc, par quelque fiction, ce sentiment puissant, exigeons des constituants hétérogènes que chacun considère l'empire comme sa propre patrie, et non son pays natal, ou du moins, s'il s'accroche encore au vieux sentiment, qu'il apprenne à considérer d'abord et avant tout l'empire comme la grande patrie. Une variante de cette idée se retrouve dans la notion française de la mère-patrie française; toutes les autres possessions de l'empire (qui dans la phraséologie anglaise seraient qualifiées de dépendances en dépit de l'importante part de droits politiques qui leur est concédée) doivent être considérées comme des colonies de la mère-patrie, rassemblées par l'idée qu'elles sont la France d'Outremer, et éduquées à centrer leurs sentiments nationaux sur la grandeur, la gloire et l'amabilité de leur mère commune, la France. Cette notion est naturelle au tempérament celto-latin, quoique étrangère au teuton, et elle est soutenue par la relative modération du préjugé de race et de couleur, et par la remarquable puissance d'attraction et d'assimilation que la France possède en partage avec toutes les nations celtiques.
    Souvent miraculeux, le pouvoir de telles fictions ne doit pas être méconnu, fût-ce un instant. Ces fictions constituent la méthode la plus usuelle et la plus efficace de la Nature quand elle rencontre cette résistance obstinée à tout changement qu'elle a elle-même implantée en son animal intelligent : l'homme. Cependant, il existe des conditions sans lesquelles la fiction ne peut pas tenir longtemps ni complètement. Tout d'abord, elle doit se fonder sur une ressemblance superficielle plausible. Ensuite, elle doit engendrer une réalité assez forte pour prendre sa place, ou éventuellement la justifier. Enfin, cette réalité doit se réaliser progressivement sans rester trop longtemps à l'état de nébuleuse informe. Il fut un temps où la nécessité de ces conditions était moins pressante, où la masse des hommes était plus imaginative, moins sophistiquée, plus facilement satisfaite d'un sentiment ou d'une apparence, mais à mesure que l'espèce avance, elle devient mentalement plus éveillée, plus consciente, plus critique et plus prompte à saisir la dissonance entre les faits et les prétentions. En outre, le penseur a pris une place mondiale et ses paroles sont écoutées comme elles ne l'ont jamais été dans l'histoire connue de l'humanité ; or, le penseur tend de plus en plus à devenir un inquisiteur, un critique, un ennemi de la fiction [1].
    Cette fiction se fonde-t-elle donc sur quelque parallèle réalisable ? En d'autres termes, est-il vrai qu'une unité impériale véritable, si elle se réalise, sera simplement une unité nationale élargie ? Ou sinon, quelle réalité la fiction a-t-elle pour but de préparer ? On trouve dans l'histoire de nombreux exemples de nations composites, et, si nous admettons la validité du parallèle, c'est une nation composite de ce genre que l'empire fédéral a pour tâche de créer, mais à une plus grande échelle. Nous devons donc jeter un coup d'œil sur les exemples de nations composites les plus typiques qui aient réussi, afin de voir jusqu'où le parallèle s'applique et quelles sont les difficultés, s'il y en a, qui indiqueraient la nécessité d'une évolution nouvelle plutôt que d'une variation du vieux succès. Avoir une idée juste des difficultés, nous aidera à trouver comment elles peuvent être surmontées.
    La nation britannique, autrefois, et l'empire britannique à présent, nous donnent l'exemple le plus frappant d'une nation composite ou hétérogène qui s'est bâtie avec succès, puis d'un empire hétérogène en bonne voie de développement (avec quelques réserves pour le succès de ce dernier, car il est ouvert aux périls d'une masse de problèmes encore non résolus2). Ont composé la nation britannique : l'Angleterre anglo-normande de langue anglaise, le Pays de Galles cymrique parlant gallois, l'Écosse mi-saxonne et mi-gaélique parlant anglais et, très partiellement et imparfaitement, l'Irlande gaélique avec une colonie principalement anglo-écossaise qui la maintenait par force dans le corps uni sans jamais pouvoir imposer une union véritable. Jusqu'à une époque récente, l'Irlande était l'élément d'échec de cette formation, et c'est seulement maintenant, sous une forme et en des conditions différentes de celles des autres membres, qu'une certaine sorte d'unité, encore très précaire, est en train de s'établir, bien qu'elle commence à peine à être réelle et qu'elle se soit faite avec l'empire et non avec la nation britannique3. Quelles furent les circonstances qui ont déterminé ce succès général et cet échec partiel, et quelle lumière jettent-elles sur les possibilités du grand problème ?
En construisant ses agrégats humains, la Nature a généralement suivi la même loi que pour ses agrégats physiques. En premier lieu, elle fournit un corps naturel; ensuite, une vie et un intérêt vital communs pour les constituants du corps ; enfin, une mentalité consciente ou un sens de l'unité et un centre ou organe directeur par lequel le sens de l'ego commun pourra s'accomplir et agir. Dans les processus ordinaires de la Nature, il faut quelque élément — un lien de descendance commune ou une association passée — qui permette au semblable d'adhérer au semblable et de se distinguer du dissemblable, mais il faut aussi un habitat commun, un pays disposé de telle façon que tous ceux qui habitent à l'intérieur de ses frontières naturelles, se trouvent dans une sorte de nécessité géographique de s'unir. Dans les temps anciens, quand les communautés étaient moins solidement enracinées au sol, la première de ces conditions était la plus importante. Dans les communautés modernes déjà fixées, la seconde l'emporte. Mais l'unité de la race, pure ou mélangée (car il n'est pas nécessaire qu'elle ait une origine unique), demeure un facteur d'importance, et de fortes dissemblances ou différences peuvent aisément créer de sérieuses difficultés et empêcher la nécessité géographique de s'imposer avec quelque permanence. Pour qu'elle puisse S'imposer, il faut que la deuxième condition, de la Nature acquière une force considérable, c'est-à-dire la nécessité d'une unité économique ou habitude de subsister en commun, et la nécessité d'une unité politique ou habitude d'organisation vitale commune afin de pouvoir survivre, fonctionner et s'agrandir. Or, pour que cette deuxième condition puisse se réaliser avec toute sa force, il faut que rien ne vienne affaiblir ni détruire la création de la troisième condition et sa continuité. Rien ne doit être fait qui vienne accentuer la désunion des sentiments ou perpétuer la sensation de séparation du reste de l'organisme, sinon le centre ou l'organe directeur risquerait de ne plus être psychologiquement représentatif de l'ensemble, et donc de ne plus être le vrai centre de son sens de l'ego. Mais notons que le séparatisme n'est pas la même chose que le particularisme, qui, lui, peut fort bien coexister avec l'unité. Ce qui sépare, ce n'est pas le simple fait de la différence, c'est le sentiment de l'impossibilité d'une union vraie. 
La nécessité géographique de l'union était évidemment présente dans la formation de la nation britannique; la conquête du Pays de Galles et de l'Irlande et l'union avec l'Écosse furent des événements historiques qui exprimaient simplement l'application de cette nécessité; mais l'unité de race et les vieilles associations faisaient complètement défaut et elles ont dû être créées avec plus ou moins de difficulté. Elles le furent avec un certain succès au Pays de Galles et en Écosse, après un délai plus ou moins long, mais pas du tout en Irlande. La nécessité géographique n'est qu'une force relative; elle peut être annulée par un puissant sentiment de désunion si rien d'efficace n'est fait pour dissoudre l'impulsion désintégrante. Même quand l'union est politiquement réalisée, elle tend à être détruite s'il existe à l'intérieur de l'unité géographique, une barrière physique notamment, ou une ligne de division assez solide pour servir de base à un conflit d'intérêts économiques, comme il en est entre la Belgique et la Hollande, la Suède et la Norvège, l'Irlande et la Grande-Bretagne. Dans le cas de l'Irlande, non seulement les dirigeants britanniques n'ont rien fait pour jeter un pont sur cette ligne de division économique ou pour la faire disparaître et neutraliser dans la mentalité irlandaise le sentiment d'une existence séparée dans un pays physiquement séparé, mais par un faux calcul des causes et des effets, ils ont au contraire accentué l'une et l'autre de la manière la plus forte.
    Tout d'abord, la vie et la prospérité économiques de l'Irlande ont été délibérément écrasées dans l'intérêt du commerce et des affaires britanniques. Ceci fait, il ne servait plus à grand-chose d'opérer, par des moyens que l'on préfère ne pas approfondir, une "union" politique des deux îles sous l'égide d'un organisme législatif et exécutif commun, car ledit organisme n'était aucunement un centre d'unité psychologique. Du moment où les intérêts les plus vitaux étaient non seulement différents mais en conflit, cette "union" ne pouvait représenter qu'une prolongation du contrôle et des intérêts du "partenaire principal", et une prolongation de la sujétion et de la frustration des intérêts du corps étranger lié à l'organisme supérieur par des chaînes législatives mais non uni par une fusion réelle. La famine qui a dépeuplé l'Irlande tandis que l'Angleterre profitait et prospérait, est un terrible témoignage de la Nature sur le sinistre caractère de cette "union", qui n'était pas une unité mais une opposition aiguë des intérêts les plus essentiels. Les mouvements séparatistes irlandais en faveur du Home Rule, étaient l'expression naturelle et inévitable de sa volonté de survivre ; c'était simplement l'instinct de conservation qui pressentait et revendiquait le seul moyen évident de conservation.
    Dans la vie humaine, les intérêts économiques sont d'ordinaire ceux que l'on viole avec le moins d'impunité, car ils sont liés à la vie même, et leur violation persistante, si elle ne détruit pas l'organisme opprimé, provoque nécessairement les plus amères révoltes et finit par l'une de ces inexorables représailles de la Nature. Mais en voulant se débarrasser par la violence des éléments du particularisme irlandais, la politique britannique a commis une faute également radicale quant à la troisième des conditions naturelles. Comme l'Irlande, le Pays de Galles avait été l'objet d'une conquête, mais jamais un processus si complet d'assimilation rigoureuse ne lui avait été appliqué ; après le premier malaise qui suit toute violence, après un ou deux essais de résistance avortés, le Pays de Galles fut abandonné à la pression pacifique des conditions naturelles, et la conservation de sa race ou de son langage n'ont pas fait obstacle à l'union graduelle des races cymrique et saxonne au sein d'une commune nationalité britannique. De même en Écosse, à part le problème mineur des clans de Highlands, la même non-interférence a amené la fusion plus rapide encore des races écossaise et anglaise. Il existe maintenant dans l'île de Grande-Bretagne, une race britannique composite ayant un pays commun, liée ensemble par la communauté d'un sang mêlé, par une association passée qui s'est changée en unité, par la nécessité géographique, par des intérêts politiques et économiques communs, par l'accomplissement d'un ego commun. En Irlande, le procédé contraire et les efforts pour substituer un processus artificiel alors que le jeu des conditions naturelles aidées d'un peu de savoir-faire et de conciliation aurait suffi, puis l'application de méthodes vieillies à un ensemble de circonstances nouveau, ont eu un effet contraire. Quand l'erreur a été découverte, il fallait compter avec les effets du karma passé, et l'union a dû s'effectuer suivant les méthodes réclamées par les intérêts et les sentiments particularistes irlandais (d'abord, par l'offre du Home Rule, puis par la création de l'État Libre) et non par une union législative complète.
    Ces conséquences peuvent aller plus loin encore, et il peut finalement devenir nécessaire de remanier l'Empire britannique, et peut-être même toute la nation anglo-celtique suivant (le nouvelles lignes, avec un principe fédératif à la base. Car le Pays de Galles et l'Écosse n'ont pas fusionné avec l'Angleterre aussi complètement que la Bretagne, l'Alsace, le Pays basque et la Provence se sont fondus dans l'indivisible unité de la France. Bien qu'aucun intérêt économique, aucune nécessité physique pressante n'appelle l'application du principe fédératif au Pays de Galles et à l'Écosse, il y reste tout de même un sentiment particulariste mineur mais suffisant pour sentir la répercussion de la solution irlandaise et éveiller ces deux pays à la commodité et à l'avantage qu'ils trouveraient aussi à la reconnaissance de leur séparation provinciale. Or, ce particularisme ne peut manquer de recevoir une force et un encouragement nouveaux si le principe fédératif venait à s'introduire pratiquement dans la réorganisation de l'empire colonial (qui peut devenir inévitable un jour) jusqu'à présent gouverné par la Grande-Bretagne sur la base d'un Home Rule sans fédération4. Les circonstances particulières, à la fois nationales et coloniales, qui ont présidé à la formation et à l'expansion des races habitant les Îles britanniques sont telles, en fait, qu'il semblerait presque que cet empire ait été constamment destiné et préparé par la marche de la Nature à être le grand champ d'expérience pour la création d'un type nouveau dans l'histoire des agrégats humains : l'empire fédéral hétérogène.

[1]Ces conditions mêmes peuvent très bien disparaître bientôt, car la li­berté de pensée est partout menacée, et là où disparaît la liberté de pensée, le pouvoir du penseur disparaît. (Note de Sri Aurobindo)
[2] Il faut se souvenir que ceci fut écrit il y a quelques dizaines d'années et que les circonstances, et ]'Empire lui-même, ont totalement changé. Le pro­blème tel qu'il était alors, ne se pose plus. (Note de Sri Aurobindo)
[3] Ceci fut écrit quand le Home Rule semblait être une solution possible; l'échec est maintenant un fait établi et l'Irlande est devenue la République Indépendante d'Irlande. (Note de Sri Aurobindo)
[3] Le Home Rule est maintenant remplacé par le statut de Dominion, qui revient à une confédération de fait, bien que la forme n'y soit pas encore. (Note de Sri Aurobindo)


Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE,
 Chp VII - La création d'une nation hétérogène

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Le choc des cultures

    Les nations européennes ont étendu leurs empires selon la vieille méthode romaine de conquête et de colonisation mili­taires, abandonnant en grande partie le principe pré-romain de simple suzeraineté ou d'hégémonie tel qu'il était pratiqué par les rois assyriens et égyptiens, par les Etats indiens, les Cités grecques. Mais parfois aussi, le principe de suzeraineté fut utilisé sous forme de protectorat, pour préparer une occupa­tion par des moyens plus normaux. Les colonies n'ont pas été du type romain pur, mais d'un type mixte, carthaginois et romain, civil et militaire, et les colons, comme chez les Ro­mains, jouissaient de droits civiques supérieurs à ceux de la population indigène, mais en même temps, et beaucoup plus que chez les Romains, les colonies étaient faites pour l'exploi­tation commerciale. C'est l'établissement anglais en Ulster qui se rapproche le plus du type romain, et le vieux principe romain d'expropriation a été systématiquement mis en oeuvre par les Allemands en Pologne. Mais ce sont là des exceptions et non la règle.
    Une fois le territoire occupé et la conquête assurée, les na­tions modernes se sont heurtées à une difficulté qu'elles n'ont pas pu surmonter comme les Romains l'avaient fait : la diffi­culté de déraciner la culture indigène et, avec elle, le sentiment de séparatisme indigène. Tous ces empires ont commencé par avoir l'idée d'imposer leur culture avec leur drapeau, d'abord par simple intérêt de conquérant et comme un complément nécessaire au fait de la domination politique, pour donner plus de sécurité à sa permanence, mais ensuite, quelque peu pha­risaïquement, avec l'intention consciente de conférer aux races "inférieures" le bénéfice de la civilisation. On ne peut pas dire que cette tentative ait nulle part été très heureuse. C'est ce que l'on a tenté en Irlande avec une impitoyable perfection, mais, bien que la langue irlandaise eût été proscrite, sauf dans les landes du Connaught, et que tous les signes distinctifs de la vieille culture irlandaise eussent disparu, la nationalité persécu­tée s'est accrochée à tous les moyens de distinction possibles, si petits fussent-ils : sa religion catholique, sa race et son carac­tère national celtes — même en s'anglicisant, elle a refusé de devenir anglaise. Le retrait ou le simple relâchement de la pression étrangère, a amené un violent retour en arrière et un essai pour ressusciter la langue gaélique, reconstituer le vieil esprit et la culture celtiques. Les Allemands n'ont pas réussi à prussianiser la Pologne, ni même les Alsaciens, bien que ces derniers leur fussent apparentés et parlassent la même langue. Les Finnois sont restés irréductiblement finlandais en Russie. La bénigne méthode autrichienne a laissé les Polonais d'Au­triche aussi polonais que leurs frères opprimés de la Posnanie allemande. Par suite, les esprits ont commencé à sentir de plus en plus la futilité de cette tentative et la nécessité de laisser libre l'âme de la nation sujette, en bornant l'action de l'État souverain à la mise en vigueur de nouvelles conditions admi­nistratives et économiques, avec quelques changements sociaux et culturels dans la mesure où ils pouvaient être acceptés libre­ment et s'instaurer par l'éducation et la force des circonstances.
    À la vérité, les Allemands, qui étaient nouveaux et inex­périmentés dans les méthodes impériales, se sont accrochés à la vieille idée romaine d'assimilation et ils ont tenté de l'ap­pliquer par des moyens à la fois romains et non romains. Ils ont même eu tendance à remonter plus loin que les César de jadis, jusqu'aux méthodes d'expulsion et de massacre prati­quées par les Juifs en terre de Chanaan et les Saxons dans l'Est de la Grande-Bretagne. Mais comme, après tout, ils étaient modernisés et avaient un certain sens des avantages et des nécessités économiques, ils n'ont pas pu pratiquer à fond cette politique, du moins en temps de paix. Pourtant, ils ont insisté sur la vieille méthode romaine, ils ont cherché à substituer à la langue et à la culture indigènes, celles de l'Allemagne et, quand une pression pacifique n'y suffisait pas, ils ont essayé par la force. Pareille tentative est vouée à l'échec; au lieu d'amener l'unité psychologique qui est son but, elle réussit seulement à accentuer l'esprit national et à implanter une haine enracinée et invincible, dangereuse pour l'empire, qui peut même le dé­truire si les éléments contraires ne sont pas trop rares ni trop faibles. Or, s'il est impossible d'oblitérer en Europe des cul­tures hétérogènes dont les différences n'expriment que les variantes d'un type commun et où les éléments à dompter sont petits et faibles, il n'en est évidemment pas question pour les empires qui doivent faire face aux grandes masses asiatiques et africaines enracinées depuis des siècles dans une culture natio­nale ancienne et bien formée. Si une unité pychologique doit être créée, elle le sera par d'autres moyens.
    Le choc des différentes cultures ne s'est pas atténué mais plutôt accentué dans les conditions du monde moderne. Pour­tant, la nature du choc, les fins auxquelles il tend, les moyens d'atteindre le plus sûrement ces fins, ont profondément changé. La terre, est maintenant en passe d'enfanter une civilisation unique, vaste, flexible, commune à l'espèce humaine tout en­tière, . où chaque culture moderne et ancienne fournira sa contribution, où chaque agrégat humain clairement défini ap­portera un élément de variation nécessaire. Dans la poursuite de ce but, il y aura nécessairement une certaine lutte pour la vie. Sera le plus apte à survivre, tout ce qui servira le mieux les tendances voulues par la Nature dans l'humanité, non seule­ment celles du moment, mais celles qui ressusciteront du passé et celles encore informes de l'avenir. Survivra également, tout ce qui pourra le plus efficacement aider les forces de libération et de synthèse, tout ce qui tendra le mieux à adapter et à ajuster, à révéler le sens caché des efforts de la Grande Mère. Mais dans cette lutte, la violence militaire et les pressions poli­tiques n'aident pas au succès, bien au contraire. Bonne ou mauvaise, la culture allemande faisait de rapides conquêtes à travers le monde avant que les dirigeants de l'Allemagne fussent assez malavisés pour éveiller par la violence armée, la force latente des idéaux opposés. Même maintenant, l'essentiel de cette culture — l'idée d'État et l'organisation étatique de la vie de la. communauté, conceptions communes à l'impérialisme et au socialisme allemands - a beaucoup plus de chances de réussir par la défaite de l'impérialisme allemand dans la guerre que par sa victoire dans une lutte brutale.
    Ce changement de mouvement et d'orientation des tendances mondiales suggère une loi d'échanges mutuels et d'adaptation; elle annonce l'émergence d'une nouvelle naissance au point de rencontre de ces nombreux éléments disparates. Seuls, parmi ces agrégats impériaux, ont des chances de réussir et finale­ment de durer, ceux qui reconnaissent la loi nouvelle et y adaptent leur organisation. Il est vrai que les forces contraires peuvent remporter des victoires immédiates et faire violence à la loi ; mais l'histoire a montré à maintes reprises que pareil succès du présent se paye de tout l'avenir de la nation. Le développement des communications et l'élargissement des con­naissances avaient déjà commencé à faire reconnaître la vérité nouvelle. On avait commencé à admettre la juste valeur des variations, et les vieilles prétentions arrogantes de telle ou telle culture à s'imposer et à écraser toutes les autres, étaient en train de perdre de leur force et de leur morgue, quand, sou­dain, la vieille croyance périmée a bondi, armée du glaive alle­mand, pour s'affirmer avant de mourir, si elle le pouvait. Le seul résultat a été de donner une force accrue et une place honorable à la vérité qu'elle voulait nier. L'importance des petites nations — Belgique, Serbie — comme unités cultu­relles dans l'ensemble européen, a même été élevée à la hau­teur d'un dogme, ou peu s'en faut. La reconnaissance de la valeur des cultures asiatiques, autrefois confinée aux penseurs, érudits et artistes, s'est maintenant répandue dans la mentalité populaire avec les camaraderies de champ de bataille. La théo­rie des races "inférieures" (l'infériorité ou la supériorité se mesurant d'après notre propre forme de culture) a reçu ce qui pourrait bien être le coup de grâce. La semence d'un nouvel ordre de choses s'est rapidement répandue dans la mentalité consciente de l'espèce.
    Dans cette phase nouvelle, le choc des cultures se révèle plus clairement au point où l'Européen et l'Asiatique se ren­contrent. La culture française en Afrique du Nord, la culture anglaise en Inde, cessent aussitôt d'être française ou anglaise et deviennent simplement la civilisation commune de l'Europe devant la civilisation asiatique. Il ne s'agit plus d'une domina­tion impériale s'appliquant à consolider ses positions par voie d'assimilation, mais d'une discussion de continent à continent. Le mobile politique sombre dans l'insignifiance, l'intérêt mondial prend sa place. Et dans cette confrontation, il n'est plus question d'une civilisation européenne sûre d'elle-même qui offre sa lumière et ses bienfaits à une Asie serai-barbare, la­quelle accepte avec reconnaissance une transformation béné­fique. Même le malléable Japon, une fois passé le premier enthousiasme, a conservé tout ce qui était fondamental dans sa culture; partout ailleurs, le flot européen s'est heurté à l'oppo­sition d'une force et d'une voix intérieures qui criaient halte-là à son élan victorieux* . En dépit de certaines interrogations et de certains scrupules, l'Orient dans son ensemble consent (et s'il ne consent pas, s'y trouve forcé par les circonstances et par la tendance générale de l'humanité) à accepter les éléments réellement valables de la culture européenne moderne : sa science, sa curiosité, son idéal d'éducation et de relèvement universels, son abolition des privilèges, sa tendance démocra­tique élargissante et libéralisante, son instinct de liberté et d'égalité, son appel à la démolition des formes étroites et oppressives, son besoin d'air, d'espace, de lumière. Mais passé un certain point, l'Orient refuse d'aller plus loin, et ce point coïncide justement avec les données les plus profondes et les plus essentielles pour l'avenir de l'humanité : celles de l'âme et celles des profondeurs du mental et du caractère. Ici encore, tout suggère, non pas un remplacement ou une conquête, mais une compréhension et des échanges réciproques, une mutuelle adaptation, une formation nouvelle.
     La vieille idée n'est pas tout à fait morte et ne mourra pas sans une dernière lutte. Il se trouve encore des gens pour rêver d'une Inde christianisée et qui pensent que la langue anglaise doit remplacer les langues indigènes, ou du moins les domi­ner définitivement, que la condition préalable à toute égalité de statut entre Européens et Asiatiques est l'adoption des formes et des manières sociales européennes. Mais ceux-là appartiennent en esprit à une génération passée, ils ne peuvent pas reconnaître les signes dé l'heure annonçant une ère nou­velle. Le christianisme, par exemple, n'a réussi que là où il pouvait mettre en pratiqué, ses quelques traits manifestement supérieurs: son empressement à se pencher pour relever les déchus et les opprimés (tandis que l'hindou, enfermé dans le monde des castes, se refusait à toucher ou à secourir) et sa grande promptitude , soulager dans le besoin ; en un mot, la compassion active la bienfaisance qu'il a héritées de son père le bouddhisme. Là où il n'a pas pu utiliser ce levier, il a totalement échoue, et ce levier même, il peut facilement le perdre, car l'âme de l'Inde, réveillée par le nouveau choc, commence à retrouver ses tendances perdues. Les formes sociales du passé sont en train de changer partout où elles ne s'accordent plus aux conditions et aux idées politiques et économiques nouvelles, partout où elles sont incompatibles avec un grandissant besoin de liberté et d'égalité ; mais tous les signes indiquent que c'est essentiellement une nouvelle société asiatique, élargie et libéralisée, qui émergera de ce travail d'enfantement. Les signes sont partout les mêmes, partout les forces travaillent dans le même sens. Ni la France ni l'Angleterre n'ont le pouvoir de détruire et de remplacer la culture islamique en Afrique ou la culture indienne en Inde; et d'ailleurs, rapidement ou lentement, elles en perdent le goût. Tout ce qu'elles peuvent faire, c'est de donner le meilleur d'elles-mêmes afin qu'il soit assimilé suivant les besoins et l'esprit intérieur des vieilles nations.
    Il était nécessaire de s'étendre sur cette question, car elle est vitale pour l'avenir de l'impérialisme. Le remplacement de la culture locale par une culture impériale, et autant que possible de la langue locale par celle du conquérant, était essentiel à la vieille théorie impériale; mais à partir du moment où ce n'est plus possible et où le désir même de cette substitution est répudié comme impraticable, le vieux modèle romain d'empire perd toute valeur pour la solution de notre problème. La leçon romaine laisse quelque chose de valable, en particulier les grands traits caractéristiques qui font l'essence de l'impérialisme et qui donnent un sens à l'empire ; mais un nouveau modèle est exigé. Ce nouveau modèle commence déjà à se façonner conformément aux besoins de l'époque; c'est celui d'un empire fédéral, ou encore d'un empire confédéré. Le problème que nous devons examiner se ramène donc à cette question : est-il possible de créer un empire fédéral solide et de vaste étendue qui soit composé de races ou de cultures hétéro­gènes ? Et en admettant que l'avenir aille en ce sens, comment pareil empire, si artificiel en apparence, peut-il se souder pour devenir une unité naturelle et psychologique ?


*Il s'est produit une recrudescence du mouvement d'européanisation en Turquie et en Chine, renforcé par l'influence de la Russie bolchevique. Partout où il y a une orthodoxie retardataire à surmonter, cette réaction se produira probablement, mais seulement comme une phase passagère. (Note de Sri Aurobindo)


Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE,
 Chp VI - Méthodes d'empire anciennes et modernes (extrait)

Même si la guerre était éliminée




          Limiter les armées et les armements est un remède illusoire. Même si l'on réussissait à trouver un instrument de contrôle international efficace, il cesserait de fonctionner sitôt l'appari­tion d'un choc de guerre réel. Le conflit européen a démontré qu'en temps de guerre, un pays peut se transformer en une énorme manufacture d'armes, qu'une nation peut convertir en armée toute sa population mâle pacifique. L'Angleterre, qui avait commencé par une petite force armée, voire insignifiante, put en une seule année lever des millions d'hommes ; en deux ans, ils étaient entraînés, équipés et jetés effectivement dans la balance. Cet exemple suffit à prouver que la limitation des armées et des armements peut seulement alléger le fardeau national en temps de paix, lui laissant par cela même davan­tage de ressources pour le conflit, mais elle ne peut empêcher, ni même diminuer, l'intensité désastreuse et la généralisation de la guerre. Mais l'établissement d'une loi internationale plus forte, appuyée par des sanctions plus efficaces, ne serait pas davantage un remède parfait et indubitable. On a souvent pré­tendu que c'était cette loi qui était nécessaire; de même qu'au sein de la nation la loi a remplacé et supprimé la vieille méthode barbare de règlement des différends entre individus, familles ou clans par l'arbitrage de la force, de même quelque progrès de ce genre devrait être possible dans la vie des na­tions. C'est peut-être ce qui se produira finalement, mais espé­rer que ce mécanisme fonctionnera tout de suite avec succès, c'est ignorer à la fois la base réelle de l'autorité effective de la loi et la différence qui existe entre les éléments constitutifs d'une nation développée et les éléments constitutifs du comité international mal développé que l'on se propose d'instaurer.
   En fait, l'autorité de la loi dans une nation ou une commu­nauté ne dépend pas d'une soi-disant "majesté", d'une sorte de pouvoir mystique des règlements et des décrets conçus par les hommes. La vraie source de son pouvoir est double : d'abord, le puissant intérêt de la majorité ou de la minorité dominante, ou même de l'ensemble de la communauté, à maintenir la Loi ; ensuite la possession exclusive de la force armée, policière et militaire, pour appuyer cet intérêt. Le glaive métaphorique de la justice ne peut agir que parce que, derrière lui, se trouve un glaive réel qui impose ses décrets et ses sanc­tions aux rebelles et aux dissidents. Or, le caractère essentiel de cette force armée est de n'appartenir à personne, à aucun individu, aucun groupe particulier de la communauté, mais seulement à l'État — roi, classe ou corps dirigeant — qui centralise l'autorité souveraine. Il n'y aurait aucune sécurité si la force armée de l'État se trouvait contrebalancée ou son effi­cacité exclusive amoindrie par l'existence d'autres forces armées appartenant à des groupes ou des individus et soustraites le moins du monde au contrôle central, ou même si elles étaient susceptibles d'utiliser leur pouvoir contre l'autorité gouvernementale. Mais même ainsi, même avec une autorité appuyée par une force armée unique et centralisée, la loi n'a jamais été capable d'empêcher les conflits entre individus et entre classes, et ceci parce qu'elle n'a jamais réussi à supprimer les causes de conflit, psychologiques, économiques ou autres. Par les sanc­tions qu'il encourt, le crime prend toujours l'aspect d'une violence réciproque; c'est une sorte de révolte du même genre que la guerre civile, et même dans les communautés les plus policées et les plus respectueuses de la loi, le crime sévit en­core. Même l'organisation du crime est possible, bien qu'elle ne puisse généralement pas durer ni établir son pouvoir, ayant contre elle les sentiments véhéments et l'organisation effective de toute la communauté. Mais — et ceci entre davantage dans notre sujet — la loi n'a jamais pu éliminer les possibilités de conflits civils ni de dissensions violentes et armées au sein même de la nation organisée, bien qu'elle ait pu les minimiser. Chaque fois qu'une classe ou une opinion s'est crue opprimée ou traitée avec une intolérable injustice, chaque fois qu'elle a trouvé la loi et sa force armée associées si totalement à des intérêts contraires que la suspension du principe légal était ou paraissait être le seul remède et que l'insurrection ou la vio­lence de la révolte semblaient devoir s'opposer à la violence de l'oppression, elle a eu recours à l'antique arbitrage de la force, si elle pensait avoir quelque chance de succès. Même de nos jours, nous avons vu la nation la plus soumise aux lois chan­celer au bord d'une guerre civile désastreuse et des hommes d'État conscients de leurs responsabilités déclarer qu'ils étaient prêts à recourir à la force si telle ou telle mesure qu'ils ré­prouvaient était mise en vigueur, et ceci en dépit du fait que cette mesure avait été adoptée par l'autorité législative suprême avec l'approbation du souverain*.
       Mais dans une formation internationale imprécise telle qu'elle est actuellement possible, la force armée resterait en­core partagée entre les groupes constituants ; c'est à eux qu'elle appartiendrait et non à l'autorité souveraine, que ce soit un Super-État ou un conseil fédéral. Cette situation ressemblerait assez à l'organisation chaotique des âges féodaux où chaque prince ou baron avait sa juridiction et ses propres ressources militaires et pouvait défier l'autorité du souverain, à condition d'être assez puissant ou de pouvoir disposer d'alliés suffisants en nombre et en force parmi ses pairs. Mais dans le cas pré­sent, nous n'aurions même pas l'équivalent d'un souverain féodal (un roi, qui s'il n'était pas vraiment un monarque, était du moins le premier de ses pairs) ayant le prestige de la souveraineté et les moyens d'en faire une réalité forte et permanente.
      Les choses n'iraient guère mieux si une force armée com­posite contrôlait les nations et leur puissance militaire indivi­duelle, car dès qu'un conflit éclaterait ouvertement, la force composite se décomposerait et ses éléments retourneraient à leur origine. Au sein d'une nation développée, l'individu est une unité et il est perdu dans la masse des individus, il est incapable d'évaluer avec certitude la force dont il pourrait disposer en cas de conflit, il a peur des autres individus qui n'ont pas un lien direct avec lui et voit en eux des soutiens naturels de l'autorité outragée; la révolte est pour lui une af­faire des plus dangereuses et ses conséquences sont imprévisibles, même un début de conspiration est à chaque instant gros de mille dangers et mille terreurs qui viennent en rangs serrés s'abattre sur de rares chances éparses. Le soldat aussi est un individu solitaire, effrayé par les autres; un terrible châti­ment est suspendu sur sa tête, prêt à tomber au moindre signe d'insubordination, il n'est jamais sûr de l'appui confiant de ses camarades, et quand même il aurait quelque assurance, il ne pourrait pas compter sur le soutien effectif de la population civile; il est donc privé de la force morale qui pourrait l'en­courager à défier l'autorité de la loi et du gouvernement. De plus, il sent bien qu'il n'appartient plus à un individu, une famille ou une classe, mais à l'État et au pays, ou du moins à la machine dont -il fait partie. Or, dans le cas dont nous nous occupons, les parties constituantes représenteraient un petit nombre de nations, dont certaines seraient de puissants em­pires bien capables de regarder autour d'eux et de mesurer leur propre force, de s'assurer des alliés et d'évaluer les forces adverses ; ils auraient simplement à considérer les chances de succès ou d'échec. Les soldats de cette armée composite se­raient donc de coeur avec leur pays et pas du tout avec l'entité nébuleuse qui les commanderait.
    Par conséquent, en attendant la formation effective d'un État international constitué de telle manière qu'il ne soit pas simplement un conglomérat de nations mal liées, ou plus exactement un bavardage de députés des gouvernements nationaux, le règne de la paix et de l'unité rêvé par les idéalistes, ne sera jamais possible par ces moyens politiques et adminis­tratifs, ou s'il est possible, il n'offrira aucune sécurité. Même si la guerre était éliminée sous sa forme actuelle, d'autres moyens de conflit seraient inventés, peut-être beaucoup plus désas­treux que la guerre, de même que les crimes individuels con­tinuent d'exister au sein des nations, de même que d'autres moyens d'agression, telles les désastreuses grèves générales, sont utilisés dans la lutte des classes. On peut même dire que les moyens de conflit sont nécessaires et inévitables dans l'éco­nomie de la Nature, non seulement pour satisfaire à la néces­sité psychologique des discordes, des passions et des ambitions égoïstes, mais aussi comme une soupape de sûreté et pour donner une arme au sens de l'injustice, aux droits opprimés, aux possibilités frustrées. La loi est toujours la même : partout où l'égoïsme est la source de l'action, il engendre nécessaire­ment ses résultats et réactions, et même si ceux-ci sont conte­nus et réprimés par un mécanisme extérieur, leur déchaînement final est certain; il peut être différé mais non définitivement évité.
      Du moins, il est évident que sans autorité centrale puissante, aucune formation imprécise ne peut être satisfaisante et effi­cace ni durable, même si elle est beaucoup moins imprécise et beaucoup plus compacte que tout ce qui semble pouvoir se créer dans un proche avenir. La nature des choses veut qu'une deuxième étape intervienne, un mouvement vers une rigidité plus grande, une restriction des libertés nationales, et que s'érige une autorité centrale unique dotée d'un pouvoir de contrôle uniforme sur les peuples de la terre.

Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE,
 Chp XIV - Possibilité d'un début d'unité internationale (extrait)


* Référence à l'affaire du Home Rule irlandais, voté au prin­temps de 1914 mais dont l'application fut remise pour après la guerre et qui divisa toute l'Angleterre à ce sujet.

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