Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL: 2017

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
.............................................................................................................................................................................................................Affichage dynamique

C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

Les Etats-Unis d'Europe


    Sans doute, le but ultime de notre développement est-il une libre association dans l'unité, et tant que ceci ne sera pas réalisé, le monde sera constamment sujet à des changements et des révolutions. Chacun des ordres établis, parce qu'il est imparfait, parce qu'il s'obstine à des arrangements qui finalement s'avèrent entachés d'injustice ou barrent la route à des tendances et à des forces nouvelles, parce qu'il survit à son utilité et à sa justification, doit nécessairement aboutir à un malaise, à une résistance et un soulèvement — il faut qu'il change lui-même ou qu'il soit changé, sous peine de conduire à l'un de ces cataclysmes qui troublent périodiquement le progrès humain. Mais le temps n'est pas encore venu où le vrai principe d'ordre peut remplacer ceux qui sont artificiels et imparfaits. Il est vain d'espérer qu'une fédération de nations libres puisse s'établir tant que les inégalités actuelles entre nations ne seront pas éliminées ou tant que le monde entier ne se sera pas élevé à une culture commune fondée sur un état moral et spirituel supérieur à celui qui a cours maintenant ou qui est maintenant possible. L'instinct impérial est vivant et triomphant, plus fort à présent que le principe des nationalités, et par conséquent l'évolution de grands empires ne peut manquer — pour un temps du moins — d'éclipser le développement des nations libres. Tout ce que l'on peut espérer, c'est que le vieil empire artificiel et purement politique soit remplacé par un type plus vrai et plus moral ; que les empires actuels, cédant à la nécessité de se fortifier et à une conception plus éclairée de leur propre intérêt, en viennent à comprendre que la reconnaissance de l'autonomie nationale est une sage et nécessaire concession à l'instinct encore vivant du nationalisme, et que cette reconnaissance, au lieu de les affaiblir, peut servir à fortifier leur puissance impériale et leur unité. Ainsi, tandis qu'une fédération de nations libres est impossible pour le moment, un système d'empires fédérés et de nations libres rassemblés en une association plus étroite que n'en a jamais connu le monde, n'est pas tout à fait impossible. En franchissant ce pas, et quelques autres, une certaine forme d'unité politique serait peut-être réalisable pour l'humanité à une date plus ou moins éloignée [1].
    La guerre a fait naître de nombreuses suggestions visant à créer cette sorte d'association plus étroite, mais elles se bornent généralement à un meilleur agencement des relations internationales en Europe même. L'une de ces suggestions[2] proposait l'élimination de la guerre par une loi internationale plus stricte, appliquée par un tribunal international et appuyée par la sanction de toutes les nations en accord pour imposer la loi au délinquant. Pareille solution est chimérique si elle n'est pas immédiatement suivie d'autres développements d'une très vaste portée. En effet, la sentence rendue par le tribunal ne pourrait être appliquée que par une alliance de quelques-unes des plus fortes Puissances, comme, par exemple, la coalition des Alliés victorieux dominant le reste de l'Europe, ou bien par un accord de toutes les Puissances européennes, ou encore par des États-Unis d'Europe ou quelque autre forme de fédération européenne. Mais une alliance dominatrice des grandes Puissances serait simplement une répétition du système de Metternich et s'effondrerait inévitablement au bout de quelque temps, tandis qu'un Concert européen, comme l'expérience l'a prouvé, signifierait une tentative malaisée de groupements rivaux pour maintenir une entente précaire, qui pourrait retarder mais non définitivement prévenir les luttes et les collisions nouvelles. Dans ces systèmes imparfaits, la loi ne serait respectée que tant qu'il serait avantageux de le faire, c'est-à-dire tant que les Puissances qui désirent des changements et des réajustements nouveaux non admis par les autres, considéreraient que le moment n'est pas encore propice pour l'enfreindre. À l'intérieur d'une nation, la loi est solidement établie parce qu'il existe une autorité reconnue, habilitée à la définir et à la changer en cas de besoin, et qu'elle possède assez de force pour punir toute violation de ses édits. Une loi internationale ou inter-européenne devrait forcément bénéficier des mêmes avantages si elle veut être autre chose qu'une force purement morale que l'on peut ridiculiser quand on est assez fort pour la défier ou quand on trouve avantage à la violer. Il est donc essentiel d'arriver à une certaine forme de fédération européenne, si lâche soit-elle, si l'on veut que l'idée derrière toutes ces suggestions d'ordre nouveau, puisse recevoir quelque application pratique ; or, cette fédération, dès qu'elle aura commencé à s'instaurer, devra nécessairement se resserrer et prendre de plus en plus la forme d'États-Unis d'Europe.
      Seule l'expérience peut montrer si ce genre d'unité européenne peut se former, et si, une fois formée, elle peut subsister et se parfaire en dépit de toutes les forces de dissolution et toutes les causes de querelles qui pendant longtemps chercheront à la pousser au point de rupture. Mais en l'état actuel de l'égoïsme humain, il est évident que si cette unité européenne se formait, elle deviendrait un instrument terriblement puissant de domination et d'exploitation du reste du monde par le groupe de nations à présent à l'avant-garde du progrès humain. Inévitablement, elle éveillerait l'idée antagoniste d'une unité asiatique et celle d'une unité américaine ; or, même si le remplacement des petites unités nationales actuelles par des groupements continentaux marque un certain progrès vers l'union finale de toute l'humanité, leur formation, cependant, entraînerait des cataclysmes d'un genre et d'une étendue qui éclipseraient la dernière catastrophe et pourraient bien réduire à néant les espoirs de l'humanité au lieu de rapprocher leur accomplissement. Mais l'objection principale à l'idée d'États‑Unis d'Europe est que le sentiment général de l'humanité cherche déjà à dépasser les distinctions continentales et à les subordonner à une idée humaine plus large. De ce point de vue, une division sur des bases continentales serait peut-être une étape réactionnaire du genre le plus grave et pourrait entraîner des conséquences extrêmement sérieuses pour le progrès humain.
      En vérité, l'Europe se trouve dans une position anormale : elle est à la fois mûre pour l'idée pan-européenne et dans la nécessité de dépasser cette idée. Le conflit de ces deux tendances se trouve curieusement illustré par certaines spéculations assez récentes sur la nature du dernier conflit européen. On a suggéré que le péché de l'Allemagne dans cette guerre, était sa conception nationale exagérément égoïste et son dédain pour l'idée plus vaste d'Europe, à laquelle l'idée de nation doit désormais se soumettre et se subordonner. La vie totale de l'Europe doit désormais former une unité qui absorbe tout et dont le bien-être prime tout, et l'égoïsme des nations accepter de n'être plus qu'une partie organique de cet égoïsme plus vaste. En fait, c'est revenir à l'idée nietzschéenne, après quelques décades, et admettre avec ce philosophe que le nationalisme et la guerre sont des anachronismes et que tous les esprits éclairés doivent avoir pour idéal d'être de bons Européens et non de bons patriotes. Mais une question se pose aussitôt: qu'advient-il alors de l'importance croissante de l'Amérique dans la politique mondiale ? Du Japon et de la Chine ? De la nouvelle effervescence en Asie ? Nietzsche a donc dû revenir sur sa première formule et expliquer que, par Europe, il ne voulait pas dire l'Europe, mais bien toutes les nations qui avaient accepté les principes de civilisation européenne pour base de leur méthode de gouvernement et de leur organisation sociale. Cette formule plus philosophique a l'avantage évident (ou du moins spécieux) d'inclure l'Amérique et le Japon et d'admettre dans le cercle de la solidarité envisagée, toutes les nations actuellement libres ou prépondérantes, et en même temps d'offrir aux autres l'espoir de faire partie un jour du "cercle", dès qu'elles auront pu prouver qu'elles étaient "à la hauteur" du niveau européen, soit à la manière forte du Japon, soit autrement.
      À vrai dire, l'Europe est inextricablement mêlée à l'Amérique et à l'Asie, quoique sa propre conception la sépare encore fortement du reste du monde comme l'ont montré son ressentiment souvent exprimé contre la présence persistante de la Turquie en Europe et son désir de mettre fin à ce gouvernement d'Européens par des Asiatiques. Certaines nations européennes ont des colonies en Amérique, toutes ont des possessions et des ambitions en Asie (où seul le Japon échappe à l'ombre de l'Europe), ou en Afrique du Nord dont la culture est inséparable de celle de l'Asie. Les États-Unis d'Europe signifieraient donc une fédération de nations européennes libres, dominant une Asie à demi sujette et possédant des fragments d'Amérique (où elles se trouveraient à proximité gênante de nations encore libres qui seraient nécessairement troublées et alarmées par l'ombre de cette intrusion géante). En Amérique, le résultat inévitable serait de rapprocher plus étroitement les nations latines du centre et du sud, des nations de langue anglaise du nord, et d'accentuer immensément la doctrine de Monroë, avec des conséquences qu'il est difficile de prévoir. En Asie, la situation ne pourrait être finalement réglée que par deux solutions : ou bien par la disparition des derniers États asiatiques libres, ou bien par une vaste résurrection asiatique et le retrait de l'Europe hors de l'Asie. Pareils mouvements seraient simplement un prolongement de la vieille courbe du développement humain et réduiraient à néant les conditions cosmopolites nouvelles créées par la culture et la science modernes. Mais ces résultats seraient inévitables si l'idée de nation en Occident devait se fondre dans l'idée d'Europe, c'est-à-dire dans une idée de continent, au lieu de se fondre dans la conscience plus vaste d'une communauté de l'humanité.
     Par conséquent, si quelque ordre supra-national nouveau doit se former tôt ou tard après le bouleversement actuel, il faudra que ce soit une association qui embrasse l'Asie, l'Afrique et l'Amérique autant que l'Europe, et, essentiellement, une organisation de la vie internationale composée d'un certain nombre de nations libres, telles la Suède, la Norvège, le Dane­mark, les États-Unis, les républiques de l'Amérique latine, et, provisoirement, d'un certain nombre de nations impériales et colonisatrices comme le sont la plupart des pays d'Europe. Ces dernières pourraient rester telles qu'elles sont, libres elles-mêmes mais maîtresses de peuples assujettis — qui avec le temps toléreraient de moins en moins le joug imposé — ou bien, par un progrès moral encore fort loin d'être accompli, elles pourraient devenir en partie les centres de libres empires fédéraux, et en partie assumer la tutelle des races retardataires ou insuffisamment développées en attendant qu'elles atteignent une maturité suffisante pour s'administrer elles-mêmes, comme les États-Unis ont prétendu le faire aux Philippines pendant un certain temps. Dans le premier cas, l'unité, l'ordre, la loi commune établie, perpétueraient et fonderaient partiellement un énorme système d'injustice qui s'exposerait aux révoltes et aux révolutions de la Nature, et aux grandes revanches par lesquelles elle affirme finalement l'esprit de l'homme contre les injustices qu'elle a pu tolérer un moment comme des incidents nécessaires au développement humain. Dans le second cas, il y aurait quelque chance que l'ordre nouveau, si loin qu'il fût au début de l'ultime idéal d'une libre association de libres agrégats humains, conduise pacifiquement et par un déroulement naturel du progrès spirituel et moral du genre humain, à une structure politique, sociale et économique suffisamment juste, saine et solide pour permettre à l'humanité de sortir de ses préoccupations inférieures et de commencer enfin à cultiver son moi supérieur ; car telle est la partie noble de sa destinée en puissance, ou du moins (car qui sait si la longue expérimentation de la Nature dans le type humain sera vouée au succès ou à l'échec) telle est la possibilité la plus haute que le mental humain puisse envisager pour son avenir.
[1] L'apparition de Hitler et sa tentative colossale de domination du monde par l'Allemagne, ont paradoxalement aidé, par sa défaite, à l'accélération de ce mouvement ; la réaction contre Hitler a entièrement changé la conjoncture mondiale : les États-Unis d'Europe sont maintenant une possibilité d'ordre pratique qui s'achemine à tâtons vers son accomplissement. (Note de Sri Aurobindo)

[2] Il s'agit sans doute des Conférences de La Haye. (Note de l'éditeur)

Sri Aurobindo,
L' IDEAL DE L'UNITE HUMAINE, CHAPITRE X, Les Etats-Unis d'Europe


Prémices des Etats-Unis d'Europe



                     Nous avons dû nous étendre longuement sur les possibilités d'un groupement de forme impériale car l'évolution de l'État impérial est l'un des phénomènes princi­paux du monde moderne ; elle a régi les tendances politiques de la dernière partie du dix-neuvième siècle et du début du vingtième, comme l'évolution de la nation libre et démocra­tique a régi l'époque qui précédait la nôtre. L'idée dominante de la Révolution française était la formule du "peuple libre et souverain", et, en dépit de l'élément de cosmopolitisme intro­duit dans la formule révolutionnaire par l'idéal de fraternité, l'idée française est en fait devenue l'affirmation de la "nation libre et indépendante, se gouvernant démocratiquement elle-même". Au temps de la Grande Guerre, cet idéal ne s'était pas encore tout à fait imposé, même dans le monde occidental: l'Europe centrale n'était que partiellement démocratisée et la Russie avait tout juste commencé à tourner son regard vers le but commun; même maintenant, des peuples, ou des fractions de peuples européens, sont encore assujettis*. Néanmoins, mal­gré toutes les imperfections, l'idée de nation libre et démocra­tique avait pratiquement triomphé en Amérique et en Europe. Les peuples d'Asie aussi avaient accepté l'idéal fondamental du dix-neuvième siècle, et, bien que les premières tentatives du nationalisme démocratique dans les pays orientaux comme la Turquie, la Perse, l'Inde ou la Chine, n'aient pas été très heureuses, l'influence profonde, mondiale, de cette idée ne peut être mise en doute par aucun observateur attentif. Dès lors, quelles que soient les modifications qui puissent survenir par la suite ou les tendances nouvelles qui puissent surgir et les réactions contraires qui puissent faire obstacle, il n'est guère douteux que les principaux dons de la Révolution française persisteront et s'universaliseront comme des acquisitions per­manentes et des éléments indispensables de l'ordre futur du monde, c'est-à-dire une conscience nationale et un gouverne­ment national autonome, la liberté et la lumière pour le peuple, autant d'égalité et de justice sociales qu'il est indispensable à la liberté politique, car un gouvernement démocratique du peuple par le peuple est incompatible avec toute forme d'iné­galité rigide et établie.
    Mais avant que la grande impulsion du dix-neuvième siècle ait pu émerger partout, avant même qu'elle ait pu s'installer tout à fait en Europe, une nouvelle tendance a surgi, une idée nouvelle s'est emparée du mental progressif de l'humanité : l'idéal de l'État parfaitement organisé. Fondamentalement, l'idéal d'un État parfaitement organisé est d'origine socialiste; il se fonde sur le deuxième principe de la grande formule révolutionnaire : l' "Égalité"; de même que le mouvement du dix-neuvième siècle s'était centré sur le premier : la "Liberté". Le premier élan du grand bouleversement européen n'avait produit qu'une certaine sorte d'égalité politique. Un nivelle­ment social incomplet laissait encore intactes les inégalités, et surtout cette forme de prépondérance politique qu'aucune so­ciété fondée sur la concurrence ne peut éliminer : la prépon­dérance des possédants sur les non-possédants, l'inégalité de ceux qui réussissent dans la lutte pour la vie contre ceux qui réussissent moins bien, inégalité rendue inévitable par les dif­férences de capacités, les chances inégales, le handicap des circonstances et du milieu. Le socialisme essaye donc de se débarrasser de cette inégalité tenace en détruisant la forme concurrentielle de société pour y substituer une forme co­opérative. Il existait bien autrefois une forme coopérative de société humaine — la commune —, mais restaurer la com­mune comme unité de base, impliquerait pratiquement le re­tour à la Cité antique, et, comme ce n'est plus possible étant donné les groupements plus vastes et les complexités plus grandes de la vie moderne, l'idée socialiste ne peut donc se réaliser que par un État national rigoureusement organisé. Éliminer la pauvreté, non par l'idée sommaire d'une distribution égale mais par la mise en commun de tous les biens et leur gestion par un État organisé; égaliser autant que possible les chances et les capacités par une éducation et une instruction universelles confiées également à l'État organisé, telle est l'idée fondamentale du socialisme moderne. Elle implique une abro­gation, du moins une rigoureuse diminution de la liberté indi­viduelle. Il est vrai que le socialisme démocratique reste encore attaché à l'idéal de liberté politique du dix-neuvième siècle; il déclare que chacun dans l'État a un droit égal de choisir, juger et changer les gouvernants ; mais il est prêt à sacrifier toutes les autres libertés à son idée centrale.
    Il semblerait donc que le progrès de l'idée socialiste con­duise à l'apparition d'un État national parfaitement organisé qui assurerait et contrôlerait l'instruction et l'éducation, admi­nistrerait et dirigerait toutes les activités économiques, et pour ce faire (autant que pour assurer l'efficacité, la moralité, la justice sociale et le bien-être parfaits), réglementerait toute la vie extérieure et intérieure des individus qui le composent, ou en tout cas la plus grande partie de leur existence. Ainsi s'opérerait, par le contrôle organisé de l'État, ce que les so­ciétés antérieures avaient tenté d'opérer par la pression sociale, par les règles coutumières rigoureuses, les codes ou les shâstras minutieux. Tel est l'aboutissement inévitable inhérent à l'idéal révolutionnaire. Le phénomène s'est manifesté tout d'abord sous la pression du danger extérieur pendant le gouvernement jacobin en France et le règne de la Terreur; puis il a émergé et tendu à se réaliser sous la pression des nécessités intérieures au cours de la dernière partie du dix-neuvième siècle ; pendant la guerre actuelle**, la combinaison des nécessités intérieures et extérieures l'a fait surgir, non pas dans toute sa pureté, mais avec un premier semblant rudimentaire de totalité. Ce qui n'était tout d'abord qu'un idéal lointain dont on s'approchait à petites étapes imparfaites, est devenu maintenant un pro­gramme tout à fait réalisable, comme l'a prouvé certaine démonstration pratique convaincante, bien que nécessairement hâtive et imparfaite***. Il est vrai que pour réaliser ce programme, même la liberté politique a dû être temporairement abolie, mais on peut soutenir que c'est là un accident momentané, une concession à une nécessité provisoire. En des conditions plus libres, ce qui s'est réalisé partiellement et momentanément par des gouvernements que le peuple avait consenti à investir d'une autorité absolue (provisoirement sans contrôle), pourrait l'être pleinement et d'une façon permanente par un État dé­mocratique autonome, quand la pression de la guerre ne serait plus à craindre.
    En ce cas, le proche avenir du groupe humain semblerait prendre la forme d'une série de nations autonomes, libres poli­tiquement, mais visant à une organisation sociale et écono­mique parfaite, et prêtes dans ce but à mettre toute la liberté individuelle sous le contrôle de l'État national organisé. De même que la France à la fin du dix-huitième siècle et au début du dix-neuvième, était la principale propagandiste et l'atelier expérimental de la liberté et de l'égalité politiques, de même l'Allemagne, à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, est devenue la principale propagandiste et le terrain d'expérience de l'idée d'État organisé. C'est de là qu'est partie la théorie du socialisme, et c'est là que sa propagande a été la plus efficace, tant et si bien qu'une grande partie de la nation s'est convertie au nouvel évangile ; c'est là aussi qu'ont été le plus minutieusement et le plus admirablement conçues et appliquées les grandes mesures socialistes, et celles qui ont soumis l'individu au contrôle de l'État pour le bien commun et le meilleur rendement de la nation. Peu importe que ces me­sures aient été l'œuvre d'un gouvernement anti-socialiste, mili­tariste et aristocratique; le seul fait qu'elles aient été prises, est la preuve de la force irrésistible de la nouvelle tendance; pour compléter le triomphe, il ne manquait plus que l'inévitable transfert du pouvoir administratif des mains de ses anciens détenteurs, aux mains du peuple.
  Au cours des dernières décades, nous avons vu les idées allemandes et les méthodes allemandes d'ingérence et de con­trôle de l'État, gagner du terrain en d'autres pays, même en Angleterre, foyer de l'individualisme. La défaite de l'Allemagne dans la guerre européenne n'a pas davantage signifié l'échec de son idéal, que la défaite de la France révolutionnaire et napo­léonienne par la coalition européenne, ni même le triomphe temporaire du système monarchique et aristocratique en France, n'ont empêché ses idées nouvelles de se répandre dans toute l'Europe. Même si le militarisme et le junkérisme alle­mands sont détruits, l'écroulement de la forme impériale de gouvernement ne peut que hâter le développement et la vic­toire plus complète de cela même qui était à l'œuvre derrière eux et les poussait à son service : la grande tendance moderne à l'État socialiste parfaitement organisé; tandis que le résultat évident de la guerre chez les nations qui s'opposaient à l'Alle­magne, était de les pousser plus rapidement vers le même idéal.
  Si aucun autre facteur n'était en jeu, le cours naturel des choses, aidé par l'anéantissement de la forme allemande d'im­périalisme, devrait logiquement conduire à une nouvelle organisation du monde sur la base d'un système d'États nationaux indépendants mais de plus en plus organisés, associés plus ou moins étroitement à des fins internationales mais préservant leur existence indépendante. Tel est l'idéal qui a charmé l'es­prit humain depuis l'apparition du grand ferment révolution­naire et qui semble encore une possibilité lointaine : l'idée d'une fédération de nations libres, d'un parlement du genre humain, d'une fédération du monde. Mais les circonstances présentes interdisent l'espoir de cet accomplissement idéal dans un proche avenir. Car les idées nationalistes, démocratiques et socialistes ne sont pas seules à l'œuvre dans le monde : l'impérialisme aussi est à l'ascendant. Rares sont les peuples d'Europe qui, pour le moment, se réduisent à leur seule na­tion ; chaque nation est libre en elle-même, mais chacune do­mine d'autres groupements humains, qui ne sont pas libres ou ne le sont que partiellement. Même la petite Belgique a son Congo ; le petit Portugal, ses colonies ; la petite Hollande, ses dépendances en Insulinde. Il n'est pas jusqu'aux petits États balkaniques qui n'aient aspiré à faire revivre un "empire" et à gouverner des peuples d'une autre nationalité que la leur ou caressé l'espoir de jouer un rôle prépondérant dans la péninsule. L'Italie de Mazzini a eu ses aventures impérialistes et ses ambitions en Tripolitaine, en Abyssinie, en Albanie, dans les îles grecques. Il est probable que cette tendance impérialiste se renforcera pendant quelque temps plutôt qu'elle ne s'affaiblira. Même l'idée de remodeler l'Europe d'après le strict principe des nationalités — qui au début de la guerre captivait les esprits libéraux d'Angleterre — ne s'est pas encore inscrite dans le domaine pratique, et même si elle se réalisait, il reste­rait encore toute l'Asie et toute l'Afrique comme une proie, pour les ambitions impérialistes des nations occidentales et du japon. Le désintéressement qui a conduit la majorité de l'Amé­rique à décréter la libération des Philippines et refréné le désir de profiter des troubles du Mexique, n'est pas possible pour la mentalité du vieux continent ; et il est douteux que pareil désin­téressement puisse subsister longtemps, même en Amérique, contre la marée montante du sentiment impérialiste. L'égoïsme national, l'orgueil de la domination et le désir d'expansion, gouvernent encore le mental humain, bien que leurs méthodes commencent à s'adoucir maintenant sous l'influence naissante de motifs supérieurs et d'une moralité nationale plus élevée. Tant que cet esprit ne sera pas radicalement changé, l'union du genre humain en une fédération de nations libres restera nécessairement une noble chimère.

* Ce n'est plus un fait évident, quoiqu'un état de vassalité subsiste encore à la place de l'assujettissement pur et simple. (Note de Sri Aurobindo) 
**De 1914-18.
***C'est ce qui s'est produit avec un prodigieux commencement de perfec­tion en Russie bolchevique, en Allemagne nazie, en Italie fasciste, et ce qui, par nécessité ou par choix, menaçait pendant un temps de se répandre partout. (Note de Sri Aurobindo)

Sri Aurobindo,
L' IDEAL DE L'UNITE HUMAINE,
CHAPITRE X, Les Etats-Unis d'Europe



Les conditions de succès d'un empire mondial



       On peut concevoir qu'à quelque date future de l'histoire du monde, l'entreprise impériale soit reprise par une nation ou des hommes d'État mieux situés, mieux équipés, doués d'un génie diplomatique plus subtil; par une nation favorisée par les circonstances, le tempérament et la chance comme le fut Rome dans le monde antique. Quelles seraient alors les conditions nécessaires à son succès ? En premier lieu, son plan aurait peu de chances de réussir s'il lui manquait l'extraordinaire bonne fortune qui permit à Rome d'affronter l'un après l'autre ses rivaux et ennemis probables, et d'éviter ainsi une victorieuse coalition des forces ennemies. Quelles sont les chances d'un destin aussi favorable dans un monde vigilant et informé comme le monde moderne, où tout est connu, espionné, observé par des yeux jaloux et des pensées actives, et dans les conditions de la publicité moderne, avec la rapidité de communications mondiales ? Le simple fait de jouir d'une situation prépondérante suffit à mettre en garde le monde entier et à concentrer son hostilité sur la puissance dont il sent instinctivement les ambitions secrètes. Par conséquent, un concours de circonstances aussi heureux ne paraît possible que si, tout d'abord, la puissance grandissante se mettait en marche d'une façon presque inconsciente,  sans qu'aucune ambition définie ni visible vienne à éveiller la jalousie générale ; ensuite, si quelque série d'événements propices la conduisait si près du but désiré qu'il serait à portée de main avant même que ne s'éveillent ceux qui pourraient encore s'y opposer. Par exemple, si une série de conflits dressaient les quatre ou cinq grandes puissances qui dominent maintenant le monde et si chaque conflit laissait l'agresseur brisé sans espoir de relèvement et sans qu'aucune puissance nouvelle se lève pour prendre sa place, on pourrait concevoir que l'une de ces puissances se trouve finalement dans une position si naturellement prépondérante, obtenue sans aucune agression préméditée, gagnée même (du moins en apparence) en résistant à l'agression des autres, que l'empire du monde serait naturellement à sa portée. Mais dans les conditions actuelles de la vie, et surtout étant donné la nature ruineuse des guerres modernes, pareille succession de conflits, tout à fait naturelle et possible dans l'ancien temps, semble être hors du domaine des possibilités réelles.
    Nous devons donc présumer que la puissance en marche pour la domination du monde, rencontrerait inévitablement, à un moment donné, une coalition de presque toutes les puissances capables de s'opposer à elle, et ceci avec la sympathie du monde entier. Même avec la plus heureuse diplomatie, ce moment de coalition semble inévitable. La puissance en marche devrait alors posséder une suprématie. militaire et navale combinée et parfaitement organisée pour pouvoir triompher dans cette lutte, par ailleurs inégale. Mais où est l'empire moderne qui peut espérer pareille supériorité ? Parmi ceux qui existent déjà, il est possible que la Russie, un jour, arrive à une puissance militaire écrasante devant laquelle la force actuelle de l'Allemagne serait une simple bagatelle, mais il est impensable qu'elle puisse allier à cette force terrestre, une puissance navale correspondante. L'Angleterre a joui d'une suprématie navale écrasante jusqu'à présent, et, dans certaines conditions, elle pourrait l'augmenter encore au point de défier le monde en armes* ; mais elle ne pourrait pas, même avec la conscription et l'aide de toutes ses colonies, parvenir à une force semblable sur terre (à moins, bien entendu, qu'elle ne crée des conditions qui lui permettent d'utiliser toutes les possibilités militaires de l'Inde). Même alors, si l'on songe aux formidables masses et aux puissants empires qu'elle devrait être prête à affronter, il apparaît que la création de cette double suprématie est une éventualité que les faits eux-mêmes prouvent hautement improbable, sinon chimérique.
Même confrontée par la grande supériorité numérique de ses ennemis éventuels, on pourrait concevoir qu'une nation réussisse à triompher de la coalition adverse par une science supérieure et un usage plus habile de ses ressources. L'Allemagne comptait sur la supériorité de sa science pour mener à bien son entreprise, et le principe qu'elle suivait, était sain. Mais dans le monde moderne, la science est un bien commun, et même si une nation prend une avance telle sur les autres que celles-ci soient au début dans une position de grande infériorité, l'expérience a montré qu'au bout de peu de temps (et il est peu probable qu'une puissante coalition soit écrasée au premier choc), le terrain perdu peut être regagné rapidement, ou, en tout cas, des méthodes de défense mises au point qui neutralisent largement l'avantage gagné. Par conséquent, pour que la nation ou l'empire ambitieux réussisse, nous devons supposer qu'il ait développé une science nouvelle ou des découvertes nouvelles que les autres ne partagent pas, et qui lui conféreraient une supériorité technique sur la supériorité numérique, un peu à la manière de Cortès et de Pizarre sur les Aztèques et les Péruviens. La supériorité de discipline et d'organisation qui a donné l'avantage aux anciens Romains ou aux Européens en Inde, n'est plus suffisante pour un projet aussi vaste.
    Nous voyons donc que les conditions de succès d'un empire mondial sont telles qu'il n'est guère besoin de faire figurer ce mode d'unification parmi les possibilités pratiques. Il est possible que l'entreprise soit de nouveau tentée, mais on peut presque prophétiser qu'elle échouera. Il faut également tenir compte des surprises de la Nature et de la grande part d'imprévu à laquelle il faut s'attendre dans ses façons de nous manœuvrer. Nous ne pouvons donc pas affirmer que cette issue soit absolument impossible. Au contraire, si telle est son intention, la Nature créera, soudainement ou graduellement, les moyens et les conditions nécessaires. Mais même s'il devait réussir, l'empire ainsi créé aurait à lutter contre tant de forces diverses que son maintien serait encore plus difficile que sa création : ou bien il s'effondrerait rapidement, remettant tout le problème en question pour arriver à une solution meilleure, ou bien il devrait se dépouiller des éléments de force et de domination qui avaient inspiré la tentative, et renier ainsi le but essentiel de son grandiose effort. Mais ceci touche à un autre aspect de notre sujet, que nous devons laisser de côté pour le moment. D'ores et déjà, nous pouvons dire que si l'unification graduelle du monde par l'avènement de grands empires hétérogènes formant des unités psychologiques vraies, n'est qu'une possibilité naissante et vague, son unification par une unique domination impériale exclusive et violente n'est plus possible, ou est en train de disparaître du domaine des possibilités, à moins que ne se produisent de nouvelles conjonctures inattendues parmi les infinies surprises que la Nature tient en réserve.

* Mais maintenant aussi, et beaucoup plus, une écrasante puissance aé­rienne. (Note de Sri Aurobindo)


Sri Aurobindo -L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE-
CHAPITRE IX , La possibilité d'un empire mondial (extrait 2)

 

VISITES


Membres

Pour recevoir les publications vous pouvez devenir membre (ci-dessus) ou vous abonner en cliquant sur le lien:
S'abonner à SRI AUROBINDO - YOGA INTÉGRAL