Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo Même si la guerre était éliminée

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

Même si la guerre était éliminée




          Limiter les armées et les armements est un remède illusoire. Même si l'on réussissait à trouver un instrument de contrôle international efficace, il cesserait de fonctionner sitôt l'appari­tion d'un choc de guerre réel. Le conflit européen a démontré qu'en temps de guerre, un pays peut se transformer en une énorme manufacture d'armes, qu'une nation peut convertir en armée toute sa population mâle pacifique. L'Angleterre, qui avait commencé par une petite force armée, voire insignifiante, put en une seule année lever des millions d'hommes ; en deux ans, ils étaient entraînés, équipés et jetés effectivement dans la balance. Cet exemple suffit à prouver que la limitation des armées et des armements peut seulement alléger le fardeau national en temps de paix, lui laissant par cela même davan­tage de ressources pour le conflit, mais elle ne peut empêcher, ni même diminuer, l'intensité désastreuse et la généralisation de la guerre. Mais l'établissement d'une loi internationale plus forte, appuyée par des sanctions plus efficaces, ne serait pas davantage un remède parfait et indubitable. On a souvent pré­tendu que c'était cette loi qui était nécessaire; de même qu'au sein de la nation la loi a remplacé et supprimé la vieille méthode barbare de règlement des différends entre individus, familles ou clans par l'arbitrage de la force, de même quelque progrès de ce genre devrait être possible dans la vie des na­tions. C'est peut-être ce qui se produira finalement, mais espé­rer que ce mécanisme fonctionnera tout de suite avec succès, c'est ignorer à la fois la base réelle de l'autorité effective de la loi et la différence qui existe entre les éléments constitutifs d'une nation développée et les éléments constitutifs du comité international mal développé que l'on se propose d'instaurer.
   En fait, l'autorité de la loi dans une nation ou une commu­nauté ne dépend pas d'une soi-disant "majesté", d'une sorte de pouvoir mystique des règlements et des décrets conçus par les hommes. La vraie source de son pouvoir est double : d'abord, le puissant intérêt de la majorité ou de la minorité dominante, ou même de l'ensemble de la communauté, à maintenir la Loi ; ensuite la possession exclusive de la force armée, policière et militaire, pour appuyer cet intérêt. Le glaive métaphorique de la justice ne peut agir que parce que, derrière lui, se trouve un glaive réel qui impose ses décrets et ses sanc­tions aux rebelles et aux dissidents. Or, le caractère essentiel de cette force armée est de n'appartenir à personne, à aucun individu, aucun groupe particulier de la communauté, mais seulement à l'État — roi, classe ou corps dirigeant — qui centralise l'autorité souveraine. Il n'y aurait aucune sécurité si la force armée de l'État se trouvait contrebalancée ou son effi­cacité exclusive amoindrie par l'existence d'autres forces armées appartenant à des groupes ou des individus et soustraites le moins du monde au contrôle central, ou même si elles étaient susceptibles d'utiliser leur pouvoir contre l'autorité gouvernementale. Mais même ainsi, même avec une autorité appuyée par une force armée unique et centralisée, la loi n'a jamais été capable d'empêcher les conflits entre individus et entre classes, et ceci parce qu'elle n'a jamais réussi à supprimer les causes de conflit, psychologiques, économiques ou autres. Par les sanc­tions qu'il encourt, le crime prend toujours l'aspect d'une violence réciproque; c'est une sorte de révolte du même genre que la guerre civile, et même dans les communautés les plus policées et les plus respectueuses de la loi, le crime sévit en­core. Même l'organisation du crime est possible, bien qu'elle ne puisse généralement pas durer ni établir son pouvoir, ayant contre elle les sentiments véhéments et l'organisation effective de toute la communauté. Mais — et ceci entre davantage dans notre sujet — la loi n'a jamais pu éliminer les possibilités de conflits civils ni de dissensions violentes et armées au sein même de la nation organisée, bien qu'elle ait pu les minimiser. Chaque fois qu'une classe ou une opinion s'est crue opprimée ou traitée avec une intolérable injustice, chaque fois qu'elle a trouvé la loi et sa force armée associées si totalement à des intérêts contraires que la suspension du principe légal était ou paraissait être le seul remède et que l'insurrection ou la vio­lence de la révolte semblaient devoir s'opposer à la violence de l'oppression, elle a eu recours à l'antique arbitrage de la force, si elle pensait avoir quelque chance de succès. Même de nos jours, nous avons vu la nation la plus soumise aux lois chan­celer au bord d'une guerre civile désastreuse et des hommes d'État conscients de leurs responsabilités déclarer qu'ils étaient prêts à recourir à la force si telle ou telle mesure qu'ils ré­prouvaient était mise en vigueur, et ceci en dépit du fait que cette mesure avait été adoptée par l'autorité législative suprême avec l'approbation du souverain*.
       Mais dans une formation internationale imprécise telle qu'elle est actuellement possible, la force armée resterait en­core partagée entre les groupes constituants ; c'est à eux qu'elle appartiendrait et non à l'autorité souveraine, que ce soit un Super-État ou un conseil fédéral. Cette situation ressemblerait assez à l'organisation chaotique des âges féodaux où chaque prince ou baron avait sa juridiction et ses propres ressources militaires et pouvait défier l'autorité du souverain, à condition d'être assez puissant ou de pouvoir disposer d'alliés suffisants en nombre et en force parmi ses pairs. Mais dans le cas pré­sent, nous n'aurions même pas l'équivalent d'un souverain féodal (un roi, qui s'il n'était pas vraiment un monarque, était du moins le premier de ses pairs) ayant le prestige de la souveraineté et les moyens d'en faire une réalité forte et permanente.
      Les choses n'iraient guère mieux si une force armée com­posite contrôlait les nations et leur puissance militaire indivi­duelle, car dès qu'un conflit éclaterait ouvertement, la force composite se décomposerait et ses éléments retourneraient à leur origine. Au sein d'une nation développée, l'individu est une unité et il est perdu dans la masse des individus, il est incapable d'évaluer avec certitude la force dont il pourrait disposer en cas de conflit, il a peur des autres individus qui n'ont pas un lien direct avec lui et voit en eux des soutiens naturels de l'autorité outragée; la révolte est pour lui une af­faire des plus dangereuses et ses conséquences sont imprévisibles, même un début de conspiration est à chaque instant gros de mille dangers et mille terreurs qui viennent en rangs serrés s'abattre sur de rares chances éparses. Le soldat aussi est un individu solitaire, effrayé par les autres; un terrible châti­ment est suspendu sur sa tête, prêt à tomber au moindre signe d'insubordination, il n'est jamais sûr de l'appui confiant de ses camarades, et quand même il aurait quelque assurance, il ne pourrait pas compter sur le soutien effectif de la population civile; il est donc privé de la force morale qui pourrait l'en­courager à défier l'autorité de la loi et du gouvernement. De plus, il sent bien qu'il n'appartient plus à un individu, une famille ou une classe, mais à l'État et au pays, ou du moins à la machine dont -il fait partie. Or, dans le cas dont nous nous occupons, les parties constituantes représenteraient un petit nombre de nations, dont certaines seraient de puissants em­pires bien capables de regarder autour d'eux et de mesurer leur propre force, de s'assurer des alliés et d'évaluer les forces adverses ; ils auraient simplement à considérer les chances de succès ou d'échec. Les soldats de cette armée composite se­raient donc de coeur avec leur pays et pas du tout avec l'entité nébuleuse qui les commanderait.
    Par conséquent, en attendant la formation effective d'un État international constitué de telle manière qu'il ne soit pas simplement un conglomérat de nations mal liées, ou plus exactement un bavardage de députés des gouvernements nationaux, le règne de la paix et de l'unité rêvé par les idéalistes, ne sera jamais possible par ces moyens politiques et adminis­tratifs, ou s'il est possible, il n'offrira aucune sécurité. Même si la guerre était éliminée sous sa forme actuelle, d'autres moyens de conflit seraient inventés, peut-être beaucoup plus désas­treux que la guerre, de même que les crimes individuels con­tinuent d'exister au sein des nations, de même que d'autres moyens d'agression, telles les désastreuses grèves générales, sont utilisés dans la lutte des classes. On peut même dire que les moyens de conflit sont nécessaires et inévitables dans l'éco­nomie de la Nature, non seulement pour satisfaire à la néces­sité psychologique des discordes, des passions et des ambitions égoïstes, mais aussi comme une soupape de sûreté et pour donner une arme au sens de l'injustice, aux droits opprimés, aux possibilités frustrées. La loi est toujours la même : partout où l'égoïsme est la source de l'action, il engendre nécessaire­ment ses résultats et réactions, et même si ceux-ci sont conte­nus et réprimés par un mécanisme extérieur, leur déchaînement final est certain; il peut être différé mais non définitivement évité.
      Du moins, il est évident que sans autorité centrale puissante, aucune formation imprécise ne peut être satisfaisante et effi­cace ni durable, même si elle est beaucoup moins imprécise et beaucoup plus compacte que tout ce qui semble pouvoir se créer dans un proche avenir. La nature des choses veut qu'une deuxième étape intervienne, un mouvement vers une rigidité plus grande, une restriction des libertés nationales, et que s'érige une autorité centrale unique dotée d'un pouvoir de contrôle uniforme sur les peuples de la terre.

Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE,
 Chp XIV - Possibilité d'un début d'unité internationale (extrait)


* Référence à l'affaire du Home Rule irlandais, voté au prin­temps de 1914 mais dont l'application fut remise pour après la guerre et qui divisa toute l'Angleterre à ce sujet.

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