Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
.............................................................................................................................................................................................................Affichage dynamique

C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

Les petites unités libres et l'unité supérieure centralisée

      Les petites communautés humaines auxquelles chacun peut prendre aisément une part active et où tous ressentent promptement et intensément les idées et les mouvements (qui peuvent alors rapidement grandir et prendre forme sans qu'une organisation étendue et compliquée soit nécessaire), se tournent naturellement vers la liberté dès qu'elles cessent d'être préoccupées par la nécessité immédiate et absorbante de leur propre conservation. Dans un milieu comme celui-là, les formes de gouvernement comme la monarchie absolue, l'oligarchie des­potique, la papauté infaillible ou quelque classe théocratique sacrosainte, ne peuvent pas prospérer à leur aise. Elles n'ont pas, pour soutenir leur prestige, l'avantage d'être éloignées des masses et hors de portée des critiques quotidiennes de la mentalité individuelle; elles ne peuvent pas non plus arguer de la nécessité pressante d'uniformiser de grandes multitudes et de vastes étendues, qui, ailleurs, leur permet d'asseoir et de maintenir leur pouvoir. C'est pourquoi nous voyons à Rome le régime monarchique incapable de se maintenir, et la Grèce le considère comme une brève et anormale usurpation, tandis que la forme oligarchique de gouvernement, bien que plus vigoureuse, n'a pas pu s'assurer une suprématie exclusive ni une stabilité durable, sauf dans une communauté purement militaire comme Sparte. La tendance à la liberté démocratique qui fait que chaque homme participe naturellement à la vie civique et aux institutions culturelles de l'État, qu'il possède une voix égale à la réglementation de la loi et de la politique et prend part à leur exécution dans toute la mesure où son droit de citoyen et sa capacité individuelle le lui permettent, était innée dans l'esprit de la Cité libre et inhérente à sa forme. À Rome, cette tendance existait aussi, mais elle n'a pu grandir aussi rapidement ni se réaliser aussi complètement qu'en Grèce du fait des nécessités d'un État militaire et conquérant qui, pour diriger sa politique étrangère et ses opérations militaires, avait besoin d'un chef absolu, un "Imperator", ou d'un petit corps oligarchique; mais même là, l'élément démocratique n'a jamais fait défaut et la tendance démocratique était si forte qu'elle a commencé à agir et à croître presque depuis les temps préhistoriques et au milieu même des luttes constantes de Rome pour assurer sa propre conservation et son expansion ; elle n'a été exclue que pendant les conflits suprêmes, tel le grand duel de Carthage et de Rome pour l'empire de la Méditerranée. En Inde, les premières communautés étaient des sociétés libres ; le roi n'était qu'un commandant militaire ou le chef des citoyens, et nous voyons l'élément démocratique persister au temps du Bouddha et survivre encore dans les petits États de l'époque de Chandragoupta et de Mégasthènes, alors même que les grandes monarchies ou les empires gouvernés bureaucratiquement avaient finalement remplacé les premiers régimes libres. C'est seulement lorsque s'est fait sentir le besoin d'une vaste organisation de la vie indienne dans toute la péninsule, ou du moins dans sa partie septentrionale, que la forme monarchique absolue s'est étendue sur le pays et que la caste érudite et sacerdotale a imposé au mental collectif sa domination théocratique et son shâstra rigide comme la chaîne obligatoire de l'unité sociale et le trait d'union nécessaire de la culture nationale.
     Il en est de la vie sociale comme de la vie politique et civique. Une certaine égalité démocratique est presque inévitable dans une petite communauté ; le phénomène inverse et les fortes distinctions ou les supériorités de classes peuvent s'établir pendant la période militaire du clan ou de la tribu, mais elles ne peuvent pas subsister longtemps dans l'étroite intimité d'une Cité stable, sinon par des moyens artificiels comme en usèrent Sparte et Venise. Même quand les distinctions persistent, leur exclusivisme s'émousse et elles sont incapables de s'enraciner ni de s'intensifier au point de se changer en une hiérarchie fixe. Le type social naturel de la petite communauté est celui que nous trouvons à Athènes, où non seulement le tanneur Cléon exerçait une influence politique aussi forte que le riche Nicias de haute naissance et où les positions et les fonctions civiques les plus élevées étaient ouvertes aux hommes de toutes classes, mais où les cérémonies et les relations sociales aussi se déroulaient dans une libre association et une libre égalité. Nous trouvons une égalité démocratique du même genre, bien que d'un type différent, dans les premières annales de la civilisation indienne. La rigide hiérarchie des castes et les arrogantes prétentions de l'esprit de caste ne sont apparues que plus tard ; dans la vie plus simple des temps anciens, la différence, ou même la supériorité de la fonction, n'entraînait pas un sentiment de supériorité personnelle ni de supériorité de classe : au début, la fonction religieuse et sociale la plus sacrée, celle du rishi sacrificateur, semble avoir été accessible à des hommes de toutes les classes et de tous les métiers. La théocratie, le système des castes et la royauté absolue ont grandi de pair — comme l'Église et le pouvoir monarchique en Europe au Moyen Âge — et elles ont grandi sous la contrainte des circonstances nouvelles créées par le développement de vastes agrégats sociaux et politiques.
      Les sociétés dont la culture s'est développée dans les mêmes conditions que les États-cités et les nations-clans de la Grèce, de Rome et de l'Inde primitive, étaient obligées de faire preuve d'une intensité de vie collective et d'une force de culture et de création dynamique que les agrégats nationaux plus récents ont été contraints d'abandonner, et qu'ils n'ont pu retrouver qu'après une longue période de formation propre où ils ont dû affronter et surmonter les difficultés qui accompagnent le développement de tout organisme nouveau. La vie culturelle et civique de la cité grecque, dont Athènes était l'accomplissement suprême, une vie où le fait même de vivre était une éducation, où le plus pauvre et le plus riche s'asseyaient côte à côté au théâtre pour voir et apprécier les drames de Sophocle et d'Euripide, où le marchand et le commerçant prenaient part aux subtiles conversations philosophiques de Socrate, a créé pour l'Europe non seulement ses prototypes et ses idéaux politiques fondamentaux, mais aussi pratiquement toutes les formes essentielles de sa culture intellectuelle, philosophique, littéraire et artistique. De même, l'intense vie politique, juridique et militaire de Rome a créé à elle seule pour l'Europe ses prototypes d'activité politique, de discipline et de science militaires, de jurisprudence et d'équité, et même ses idéaux d'empire et de colonisation. En Inde, ce fut la première intensité de la vie spirituelle — dont nous devinons quelque lueur dans la littérature védique, oupanishadique et bouddhique — qui a créé les religions, les philosophies et les disciplines spirituelles qui, depuis lors, par influence directe ou indirecte, ont répandu en partie leur esprit et leur connaissance sur l'Asie et l'Europe. Et partout, la source de cette libre force vitale dynamique aux larges pulsations, que le monde moderne est maintenant seulement en train de retrouver d'une certaine façon, était la même en dépit de toutes les différences : c'était une totale participation de l'ensemble des individus, et non d'une classe limitée, à la vie multiforme de la communauté, chacun ayant le sentiment d'être rempli de l'énergie de tous et d'avoir une certaine liberté de croître et d'être lui-même, de réaliser, de penser et de créer, dans le flot sans barrière de cette énergie universelle. C'est cette situation, cette relation entre l'individu et l'agrégat que, dans une certaine mesure, la vie moderne a essayé de restaurer — d'une manière encombrante, maladroite et imparfaite, mais en ayant à sa disposition des forces de vie et de pensée beaucoup plus vastes que celles que possédait l'humanité d'autrefois.
      Si les anciens États-cités et nations-clans avaient duré et s'étaient modifiés assez pour créer de plus grands agrégats libres sans toutefois perdre leur vie propre dans la masse nouvelle, il est possible que de nombreux problèmes auraient été résolus plus simplement, avec une vision plus directement accordée à la vérité de la Nature, alors que, maintenant, nous sommes obligés de les régler d'une façon très complexe et très encombrante, sous la menace d'énormes dangers et de convulsions générales. Mais cela ne devait pas être. Cette vie ancienne avait des défauts essentiels qu'elle ne pouvait pas guérir. Dans le cas des nations méditerranéennes, la participation générale de tous les individus à la vie civique et culturelle intégrale de la communauté, souffrait de deux lacunes très importantes : cette participation était refusée aux esclaves et à peine accordée aux femmes, auxquelles une vie étroite était concédée. En Inde, l'institution de l'esclavage était pratiquement absente et la femme y jouissait tout d'abord d'une position plus digne et plus libre qu'en Grèce et à Rome; mais bientôt, l'esclave a été remplacé par le prolétaire, appelé shoûdra en Inde, et la tendance croissante à dénier au shoûdra et à la femme les plus hauts bénéfices de la vie et de la culture communes, a fait descendre la société indienne au niveau de ses congénères d'Occident. Il est possible que ces deux grands problèmes du servage économique et de la sujétion des femmes, eussent pu être affrontés et résolus dans la communauté ancienne si celle-ci avait duré plus longtemps, de même qu'ils sont affrontés maintenant et en voie de solution dans l'État moderne. Mais c'est douteux ; seule Rome nous laisse entrevoir quelques tendances initiales qui auraient pu s'orienter dans cette voie, mais ces tendances n'ont jamais dépassé le stade de vagues allusions à une possibilité d'avenir.
      Plus fatale encore était la complète impuissance des premières formes de société humaine à résoudre le problème des relations entre communautés. La guerre restait leur relation normale. Tous les essais de fédération libre ont échoué, la conquête militaire restait le seul moyen d'unification. Leur attachement au petit agrégat où chaque homme se sentait plus vivant, avait engendré une sorte d'insularité mentale et vitale qui ne pouvait pas s'adapter aux idées nouvelles plus larges que la philosophie et la pensée politique, poussées par des besoins et des tendances plus vastes, avaient amenées dans le champ de la vie. Par suite, les vieux États ont dû disparaître et se dissoudre, comme ceux de l'Inde dans les énormes empires bureaucratiques des Gouptas et des Mauryas, auxquels succédèrent les Pathans, les Mogols et les Anglais, ou comme ceux d'Occident dans les vastes expansions militaires et com­merciales entreprises par Alexandre, par l'oligarchie carthagi­noise, par la république et l'empire romains. Ces nouvelles unités n'étaient pas des unités nationales mais supra-nationales ; c'étaient des tentatives prématurées et trop vastes d'unification de l'humanité, qui en fait ne pouvait pas se réaliser d'une manière décisive tant que l'unité nationale intermédiaire ne s'était pas pleinement et sainement développée.
    La création de l'agrégat national était donc réservée au mil­lénaire qui a suivi l'écroulement de l'Empire romain; et pour résoudre le problème qui lui avait été légué, le monde a dû subir un recul et abandonner pendant cette période la plupart des gains, sinon tous, que l'humanité avait acquis avec les États-cités. Il fallait résoudre ce problème avant de pouvoir tenter un effort véritable, non seulement pour développer une communauté solidement organisée mais progressive et de plus en plus perfectionnée, non seulement un moule de vie sociale solide mais, à l'intérieur de ce moule, une libre croissance de la vie elle-même dans son intégralité. Il nous faut étudier rapidement ce cycle avant de pouvoir examiner si un nouvel effort vers un agrégat plus vaste n'entraînera pas le danger d'un nou­veau recul au cours duquel le progrès intérieur du genre hu­main devrait être sacrifié, du moins temporairement, afin de concentrer l'effort sur l'affirmation et le développement d'une unité extérieure massive.
Sri Aurobindo,
L' IDEAL DE L'UNITE HUMAINE, 
CHAPITRE XI,  Les petites unités libres et l'unité supérieure centralisée

La création d'une nouvelle unité



Si nous examinons les possibilités d'uni­fication du genre humain par des voies politiques, administra­tives et économiques, nous constatons qu'une certaine sorte d'unité ou un premier pas dans cette direction paraît non seulement possible mais qu'un esprit fondamental dans l'es­pèce humaine et un sentiment de nécessité la réclament d'une façon assez pressante. Cet esprit s'est créé en grande partie sous l'effet d'une connaissance mutuelle accrue et de relations plus étroites, mais en partie aussi par l'apparition d'idéaux intellectuels et de sympathies émotives plus larges et plus libres dans la mentalité progressive de l'espèce. Le sentiment de nécessité est dû pour une part au désir de satisfaire ces idéaux et ces sympathies, mais aussi à des changements matériels, économiques ou autres, qui ont rendu de plus en plus insupportables, tant pour l'animal humain économique et politique que pour le penseur idéaliste, les conséquences d'une vie nationale divisée, de la guerre et des rivalités commerciales, avec l'insécurité qu'elles apportent et leur dangereuse menace pour la complexité aisément vulnérable de l'organisation sociale moderne. En partie aussi, la nouvelle orientation est due au groupe de nations privilégiées qui désirent posséder et exploiter le reste du monde et en jouir à leur aise, tout en évitant le danger des formidables rivalités et concurrences qu'elles ont elles-mêmes créées, préférant arriver entre elles à quelque entente ou quelque compromis commode. La vraie force de cette tendance unitaire réside dans ses éléments intellectuels, idéalistes et émotifs. Ses causes économiques sont en partie permanentes et représentent donc des éléments de force et d'accomplissement certain ; en partie artificielles et temporaires, et sont donc des éléments d'insécurité et de faiblesse. Les motifs politiques constituent la partie grossière de l'amalgame ; leur présence peut même vicier le résultat d'ensemble et amener finalement un retour en arrière et la nécessité de dissoudre l'unité que l'on avait pu commencer à instaurer.
      Cependant, un certain résultat est possible dans un avenir plus ou moins éloigné. Voyons donc, s'il se produit, par quelles voies il a des chances de venir; d'abord, par une sorte d'entente et d'union initiale pour les besoins communs les plus pressants : accords commerciaux, accords de paix et de guerre, conventions d'arbitrage des conflits, dispositifs pour la police du globe. Une fois acceptés, ces premiers accords sommaires se développeront naturellement sous la pression de l'idée directrice et des besoins inhérents, puis finiront par se changer en une unité plus étroite, ou peut-être même, à la longue, en un gouvernement commun suprême qui durera jusqu'à ce que les défauts du système établi et l'éveil d'idéaux et de tendances nouvelles incompatibles avec son maintien, conduisent à un nouveau changement radical ou à sa désintégration complète en ses composants naturels. Nous avons vu aussi que ce genre d'union s'établira probablement sur la base du monde actuel, plus ou moins modifié par divers changements qui d'ores et déjà sont inévitables : changements internationaux (qui seront probablement plus des ajustements qu'une intronisation d'un principe radicalement nouveau) et changements sociaux à l'intérieur des nations elles-mêmes, et ceux-ci seront d'une portée bien plus vaste. Autrement dit, cette union se décidera entre les nations libres et les empires colonisateurs actuels, mais dans le cadre d'une organisation sociale et administrative interne qui évoluera rapidement vers un rigoureux socialisme d'État et un égalitarisme dont les femmes et les travailleurs seront les principaux bénéficiaires. Telles sont, en effet, les tendances maîtresses de l'heure. Certainement, personne ne peut prédire avec assurance que les tendances de l'heure prévaudront victorieusement pour l'avenir tout entier. Nous ne savons pas quel coup de théâtre du grand drame humain, quels réveils violents de la vieille idée nationale, quels heurts, quels échecs ou résultats inattendus surgiront du creuset des nouvelles tendances sociales, ni quelle révolte de l'esprit humain contre un collectivisme d'État vexatoire et mécanique, quelle puissante poussée peut-être d'un évangile d'anarchisme philosophique qui aura pour mission de réaffirmer l'aspiration indéracinable de l'homme à la liberté individuelle et à la libre réalisation de soi, quelles révolutions religieuses et spirituelles imprévues, peuvent intervenir dans le cours du mouvement actuel de l'humanité et l'entraîner vers un dénouement tout différent. Le mental humain n'a pas encore atteint l'illumination ni la science infaillible qui lui permettraient de prévoir avec certitude, même son lendemain.
      Supposons, cependant, qu'aucun de ces facteurs inattendus n'intervienne. Dès lors, une certaine sorte d'unité politique pourrait se réaliser dans l'humanité. Reste à savoir s'il est désirable qu'elle se réalise de cette façon et maintenant; et dans l'affirmative, quelles sont les circonstances et les conditions nécessaires à cette réalisation, faute de quoi les résultats obtenus seraient encore temporaires comme le furent les précédentes unifications partielles de l'humanité. Tout d'abord, n'oublions pas quel prix l'humanité a dû payer les grandes unités qu'elle a déjà accomplies dans le passé. Le passé immédiat nous a effectivement créé la nation, puis l'empire homogène naturel formé de nations apparentées par la race et la culture ou unies par une nécessité géographique et une attraction mutuelle, enfin l'empire hétérogène artificiel instauré par la conquête et entretenu par la force et par le joug de la loi, par la colonisation commerciale et militaire, mais pas encore soudé en une unité psychologique réelle. Chacun de ces principes d'agrégation a apporté à l'ensemble de l'humanité quelque gain réel ou quelque possibilité de progrès, mais chacun aussi a apporté ses désavantages temporaires ou inhérents et infligé quelque blessure à l'idéal humain complet.
      Quand elle s'effectue par des moyens extérieurs et mécaniques, la création d'une nouvelle unité doit généralement (et en fait presque par nécessité pratique) passer par une période de contraction interne avant qu'elle puisse donner à sa vie intérieure une nouvelle et libre expansion, car son premier besoin et son premier instinct sont de former et de consolider sa propre existence. Imposer son unité, est l'impulsion dominante chez elle, et à ce besoin suprême elle doit sacrifier la diversité, la complexité harmonieuse, la richesse des matériaux variés, la liberté des relations internes, sans lesquelles la vraie perfection de la vie est impossible. Pour établir une unité forte et sûre, elle doit donc créer un centre souverain, un pouvoir d'État concentré — que ce soit un roi, une aristocratie mili­taire, une classe ploutocratique, ou n'importe quelle autre combinaison de gouvernement — et à ce centre, doivent être subordonnées et sacrifiées l'indépendance et la libre vie de l'individu, de la commune, de la cité, de la province ou de toute autre unité moindre. En même temps, nous observons une tendance à créer une société rigide et fortement mécanisée, parfois une hiérarchie de classes ou d'ordres où l'inférieur est relégué à une position et à une tâche plus basses que celle du supérieur et contraint à une vie plus étroite, telle la hiérarchie qui a remplacé en Europe la vie libre et riche des cités et des tribus roi, clergé, aristocratie, classe moyenne, paysannerie, serfs ou tel le rigide système des castes qui en Inde a remplacé l'existence franche et naturelle des vigoureux clans aryens. Par ailleurs, comme nous l'avons déjà vu, la participation active et stimulante du grand nombre, sinon de tous, à la pleine vigueur de la vie commune — participation qui faisait le grand avantage des premières communautés, petites mais libres — est beaucoup plus difficile dans un agrégat plus vaste, et même impossible au début. Au lieu de cela, la force de vie est concentrée en un centre directeur, ou au mieux entre les mains d'une ou de plusieurs classes dirigeantes, tandis que la grande masse de la communauté est abandonnée à une torpeur relative et ne jouit que d'une part minime et indirecte de cette vitalité, dans la mesure où celle-ci est admise à filtrer d'en haut et à toucher indirectement la vie d'en bas, plus grossière, plus pauvre et plus étroite. En tout cas, tel est le phénomène que nous observons dans la période historique du développement humain qui a précédé et préparé la création du monde moderne. Dans l'avenir aussi, il se pourrait que la nécessité de concentration et de formation rigide se fasse sentir si l'on veut établir et consolider les nouvelles formes politiques et sociales qui sont en train de prendre la place des agrégats actuels du monde moderne.


Sri Aurobindo,
L' IDEAL DE L'UNITE HUMAINE, 
CHAPITRE XI,  Les petites unités libres et l'unité supérieure centralisée




Les Etats-Unis d'Europe


    Sans doute, le but ultime de notre développement est-il une libre association dans l'unité, et tant que ceci ne sera pas réalisé, le monde sera constamment sujet à des changements et des révolutions. Chacun des ordres établis, parce qu'il est imparfait, parce qu'il s'obstine à des arrangements qui finalement s'avèrent entachés d'injustice ou barrent la route à des tendances et à des forces nouvelles, parce qu'il survit à son utilité et à sa justification, doit nécessairement aboutir à un malaise, à une résistance et un soulèvement — il faut qu'il change lui-même ou qu'il soit changé, sous peine de conduire à l'un de ces cataclysmes qui troublent périodiquement le progrès humain. Mais le temps n'est pas encore venu où le vrai principe d'ordre peut remplacer ceux qui sont artificiels et imparfaits. Il est vain d'espérer qu'une fédération de nations libres puisse s'établir tant que les inégalités actuelles entre nations ne seront pas éliminées ou tant que le monde entier ne se sera pas élevé à une culture commune fondée sur un état moral et spirituel supérieur à celui qui a cours maintenant ou qui est maintenant possible. L'instinct impérial est vivant et triomphant, plus fort à présent que le principe des nationalités, et par conséquent l'évolution de grands empires ne peut manquer — pour un temps du moins — d'éclipser le développement des nations libres. Tout ce que l'on peut espérer, c'est que le vieil empire artificiel et purement politique soit remplacé par un type plus vrai et plus moral ; que les empires actuels, cédant à la nécessité de se fortifier et à une conception plus éclairée de leur propre intérêt, en viennent à comprendre que la reconnaissance de l'autonomie nationale est une sage et nécessaire concession à l'instinct encore vivant du nationalisme, et que cette reconnaissance, au lieu de les affaiblir, peut servir à fortifier leur puissance impériale et leur unité. Ainsi, tandis qu'une fédération de nations libres est impossible pour le moment, un système d'empires fédérés et de nations libres rassemblés en une association plus étroite que n'en a jamais connu le monde, n'est pas tout à fait impossible. En franchissant ce pas, et quelques autres, une certaine forme d'unité politique serait peut-être réalisable pour l'humanité à une date plus ou moins éloignée [1].
    La guerre a fait naître de nombreuses suggestions visant à créer cette sorte d'association plus étroite, mais elles se bornent généralement à un meilleur agencement des relations internationales en Europe même. L'une de ces suggestions[2] proposait l'élimination de la guerre par une loi internationale plus stricte, appliquée par un tribunal international et appuyée par la sanction de toutes les nations en accord pour imposer la loi au délinquant. Pareille solution est chimérique si elle n'est pas immédiatement suivie d'autres développements d'une très vaste portée. En effet, la sentence rendue par le tribunal ne pourrait être appliquée que par une alliance de quelques-unes des plus fortes Puissances, comme, par exemple, la coalition des Alliés victorieux dominant le reste de l'Europe, ou bien par un accord de toutes les Puissances européennes, ou encore par des États-Unis d'Europe ou quelque autre forme de fédération européenne. Mais une alliance dominatrice des grandes Puissances serait simplement une répétition du système de Metternich et s'effondrerait inévitablement au bout de quelque temps, tandis qu'un Concert européen, comme l'expérience l'a prouvé, signifierait une tentative malaisée de groupements rivaux pour maintenir une entente précaire, qui pourrait retarder mais non définitivement prévenir les luttes et les collisions nouvelles. Dans ces systèmes imparfaits, la loi ne serait respectée que tant qu'il serait avantageux de le faire, c'est-à-dire tant que les Puissances qui désirent des changements et des réajustements nouveaux non admis par les autres, considéreraient que le moment n'est pas encore propice pour l'enfreindre. À l'intérieur d'une nation, la loi est solidement établie parce qu'il existe une autorité reconnue, habilitée à la définir et à la changer en cas de besoin, et qu'elle possède assez de force pour punir toute violation de ses édits. Une loi internationale ou inter-européenne devrait forcément bénéficier des mêmes avantages si elle veut être autre chose qu'une force purement morale que l'on peut ridiculiser quand on est assez fort pour la défier ou quand on trouve avantage à la violer. Il est donc essentiel d'arriver à une certaine forme de fédération européenne, si lâche soit-elle, si l'on veut que l'idée derrière toutes ces suggestions d'ordre nouveau, puisse recevoir quelque application pratique ; or, cette fédération, dès qu'elle aura commencé à s'instaurer, devra nécessairement se resserrer et prendre de plus en plus la forme d'États-Unis d'Europe.
      Seule l'expérience peut montrer si ce genre d'unité européenne peut se former, et si, une fois formée, elle peut subsister et se parfaire en dépit de toutes les forces de dissolution et toutes les causes de querelles qui pendant longtemps chercheront à la pousser au point de rupture. Mais en l'état actuel de l'égoïsme humain, il est évident que si cette unité européenne se formait, elle deviendrait un instrument terriblement puissant de domination et d'exploitation du reste du monde par le groupe de nations à présent à l'avant-garde du progrès humain. Inévitablement, elle éveillerait l'idée antagoniste d'une unité asiatique et celle d'une unité américaine ; or, même si le remplacement des petites unités nationales actuelles par des groupements continentaux marque un certain progrès vers l'union finale de toute l'humanité, leur formation, cependant, entraînerait des cataclysmes d'un genre et d'une étendue qui éclipseraient la dernière catastrophe et pourraient bien réduire à néant les espoirs de l'humanité au lieu de rapprocher leur accomplissement. Mais l'objection principale à l'idée d'États‑Unis d'Europe est que le sentiment général de l'humanité cherche déjà à dépasser les distinctions continentales et à les subordonner à une idée humaine plus large. De ce point de vue, une division sur des bases continentales serait peut-être une étape réactionnaire du genre le plus grave et pourrait entraîner des conséquences extrêmement sérieuses pour le progrès humain.
      En vérité, l'Europe se trouve dans une position anormale : elle est à la fois mûre pour l'idée pan-européenne et dans la nécessité de dépasser cette idée. Le conflit de ces deux tendances se trouve curieusement illustré par certaines spéculations assez récentes sur la nature du dernier conflit européen. On a suggéré que le péché de l'Allemagne dans cette guerre, était sa conception nationale exagérément égoïste et son dédain pour l'idée plus vaste d'Europe, à laquelle l'idée de nation doit désormais se soumettre et se subordonner. La vie totale de l'Europe doit désormais former une unité qui absorbe tout et dont le bien-être prime tout, et l'égoïsme des nations accepter de n'être plus qu'une partie organique de cet égoïsme plus vaste. En fait, c'est revenir à l'idée nietzschéenne, après quelques décades, et admettre avec ce philosophe que le nationalisme et la guerre sont des anachronismes et que tous les esprits éclairés doivent avoir pour idéal d'être de bons Européens et non de bons patriotes. Mais une question se pose aussitôt: qu'advient-il alors de l'importance croissante de l'Amérique dans la politique mondiale ? Du Japon et de la Chine ? De la nouvelle effervescence en Asie ? Nietzsche a donc dû revenir sur sa première formule et expliquer que, par Europe, il ne voulait pas dire l'Europe, mais bien toutes les nations qui avaient accepté les principes de civilisation européenne pour base de leur méthode de gouvernement et de leur organisation sociale. Cette formule plus philosophique a l'avantage évident (ou du moins spécieux) d'inclure l'Amérique et le Japon et d'admettre dans le cercle de la solidarité envisagée, toutes les nations actuellement libres ou prépondérantes, et en même temps d'offrir aux autres l'espoir de faire partie un jour du "cercle", dès qu'elles auront pu prouver qu'elles étaient "à la hauteur" du niveau européen, soit à la manière forte du Japon, soit autrement.
      À vrai dire, l'Europe est inextricablement mêlée à l'Amérique et à l'Asie, quoique sa propre conception la sépare encore fortement du reste du monde comme l'ont montré son ressentiment souvent exprimé contre la présence persistante de la Turquie en Europe et son désir de mettre fin à ce gouvernement d'Européens par des Asiatiques. Certaines nations européennes ont des colonies en Amérique, toutes ont des possessions et des ambitions en Asie (où seul le Japon échappe à l'ombre de l'Europe), ou en Afrique du Nord dont la culture est inséparable de celle de l'Asie. Les États-Unis d'Europe signifieraient donc une fédération de nations européennes libres, dominant une Asie à demi sujette et possédant des fragments d'Amérique (où elles se trouveraient à proximité gênante de nations encore libres qui seraient nécessairement troublées et alarmées par l'ombre de cette intrusion géante). En Amérique, le résultat inévitable serait de rapprocher plus étroitement les nations latines du centre et du sud, des nations de langue anglaise du nord, et d'accentuer immensément la doctrine de Monroë, avec des conséquences qu'il est difficile de prévoir. En Asie, la situation ne pourrait être finalement réglée que par deux solutions : ou bien par la disparition des derniers États asiatiques libres, ou bien par une vaste résurrection asiatique et le retrait de l'Europe hors de l'Asie. Pareils mouvements seraient simplement un prolongement de la vieille courbe du développement humain et réduiraient à néant les conditions cosmopolites nouvelles créées par la culture et la science modernes. Mais ces résultats seraient inévitables si l'idée de nation en Occident devait se fondre dans l'idée d'Europe, c'est-à-dire dans une idée de continent, au lieu de se fondre dans la conscience plus vaste d'une communauté de l'humanité.
     Par conséquent, si quelque ordre supra-national nouveau doit se former tôt ou tard après le bouleversement actuel, il faudra que ce soit une association qui embrasse l'Asie, l'Afrique et l'Amérique autant que l'Europe, et, essentiellement, une organisation de la vie internationale composée d'un certain nombre de nations libres, telles la Suède, la Norvège, le Dane­mark, les États-Unis, les républiques de l'Amérique latine, et, provisoirement, d'un certain nombre de nations impériales et colonisatrices comme le sont la plupart des pays d'Europe. Ces dernières pourraient rester telles qu'elles sont, libres elles-mêmes mais maîtresses de peuples assujettis — qui avec le temps toléreraient de moins en moins le joug imposé — ou bien, par un progrès moral encore fort loin d'être accompli, elles pourraient devenir en partie les centres de libres empires fédéraux, et en partie assumer la tutelle des races retardataires ou insuffisamment développées en attendant qu'elles atteignent une maturité suffisante pour s'administrer elles-mêmes, comme les États-Unis ont prétendu le faire aux Philippines pendant un certain temps. Dans le premier cas, l'unité, l'ordre, la loi commune établie, perpétueraient et fonderaient partiellement un énorme système d'injustice qui s'exposerait aux révoltes et aux révolutions de la Nature, et aux grandes revanches par lesquelles elle affirme finalement l'esprit de l'homme contre les injustices qu'elle a pu tolérer un moment comme des incidents nécessaires au développement humain. Dans le second cas, il y aurait quelque chance que l'ordre nouveau, si loin qu'il fût au début de l'ultime idéal d'une libre association de libres agrégats humains, conduise pacifiquement et par un déroulement naturel du progrès spirituel et moral du genre humain, à une structure politique, sociale et économique suffisamment juste, saine et solide pour permettre à l'humanité de sortir de ses préoccupations inférieures et de commencer enfin à cultiver son moi supérieur ; car telle est la partie noble de sa destinée en puissance, ou du moins (car qui sait si la longue expérimentation de la Nature dans le type humain sera vouée au succès ou à l'échec) telle est la possibilité la plus haute que le mental humain puisse envisager pour son avenir.
[1] L'apparition de Hitler et sa tentative colossale de domination du monde par l'Allemagne, ont paradoxalement aidé, par sa défaite, à l'accélération de ce mouvement ; la réaction contre Hitler a entièrement changé la conjoncture mondiale : les États-Unis d'Europe sont maintenant une possibilité d'ordre pratique qui s'achemine à tâtons vers son accomplissement. (Note de Sri Aurobindo)

[2] Il s'agit sans doute des Conférences de La Haye. (Note de l'éditeur)

Sri Aurobindo,
L' IDEAL DE L'UNITE HUMAINE, CHAPITRE X, Les Etats-Unis d'Europe


VISITES


Membres

Pour recevoir les publications vous pouvez devenir membre (ci-dessus) ou vous abonner en cliquant sur le lien:
S'abonner à SRI AUROBINDO - YOGA INTÉGRAL