Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo SRI AUROBINDO - YOGA INTEGRAL

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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Le choc des cultures

    Les nations européennes ont étendu leurs empires selon la vieille méthode romaine de conquête et de colonisation mili­taires, abandonnant en grande partie le principe pré-romain de simple suzeraineté ou d'hégémonie tel qu'il était pratiqué par les rois assyriens et égyptiens, par les Etats indiens, les Cités grecques. Mais parfois aussi, le principe de suzeraineté fut utilisé sous forme de protectorat, pour préparer une occupa­tion par des moyens plus normaux. Les colonies n'ont pas été du type romain pur, mais d'un type mixte, carthaginois et romain, civil et militaire, et les colons, comme chez les Ro­mains, jouissaient de droits civiques supérieurs à ceux de la population indigène, mais en même temps, et beaucoup plus que chez les Romains, les colonies étaient faites pour l'exploi­tation commerciale. C'est l'établissement anglais en Ulster qui se rapproche le plus du type romain, et le vieux principe romain d'expropriation a été systématiquement mis en oeuvre par les Allemands en Pologne. Mais ce sont là des exceptions et non la règle.
    Une fois le territoire occupé et la conquête assurée, les na­tions modernes se sont heurtées à une difficulté qu'elles n'ont pas pu surmonter comme les Romains l'avaient fait : la diffi­culté de déraciner la culture indigène et, avec elle, le sentiment de séparatisme indigène. Tous ces empires ont commencé par avoir l'idée d'imposer leur culture avec leur drapeau, d'abord par simple intérêt de conquérant et comme un complément nécessaire au fait de la domination politique, pour donner plus de sécurité à sa permanence, mais ensuite, quelque peu pha­risaïquement, avec l'intention consciente de conférer aux races "inférieures" le bénéfice de la civilisation. On ne peut pas dire que cette tentative ait nulle part été très heureuse. C'est ce que l'on a tenté en Irlande avec une impitoyable perfection, mais, bien que la langue irlandaise eût été proscrite, sauf dans les landes du Connaught, et que tous les signes distinctifs de la vieille culture irlandaise eussent disparu, la nationalité persécu­tée s'est accrochée à tous les moyens de distinction possibles, si petits fussent-ils : sa religion catholique, sa race et son carac­tère national celtes — même en s'anglicisant, elle a refusé de devenir anglaise. Le retrait ou le simple relâchement de la pression étrangère, a amené un violent retour en arrière et un essai pour ressusciter la langue gaélique, reconstituer le vieil esprit et la culture celtiques. Les Allemands n'ont pas réussi à prussianiser la Pologne, ni même les Alsaciens, bien que ces derniers leur fussent apparentés et parlassent la même langue. Les Finnois sont restés irréductiblement finlandais en Russie. La bénigne méthode autrichienne a laissé les Polonais d'Au­triche aussi polonais que leurs frères opprimés de la Posnanie allemande. Par suite, les esprits ont commencé à sentir de plus en plus la futilité de cette tentative et la nécessité de laisser libre l'âme de la nation sujette, en bornant l'action de l'État souverain à la mise en vigueur de nouvelles conditions admi­nistratives et économiques, avec quelques changements sociaux et culturels dans la mesure où ils pouvaient être acceptés libre­ment et s'instaurer par l'éducation et la force des circonstances.
    À la vérité, les Allemands, qui étaient nouveaux et inex­périmentés dans les méthodes impériales, se sont accrochés à la vieille idée romaine d'assimilation et ils ont tenté de l'ap­pliquer par des moyens à la fois romains et non romains. Ils ont même eu tendance à remonter plus loin que les César de jadis, jusqu'aux méthodes d'expulsion et de massacre prati­quées par les Juifs en terre de Chanaan et les Saxons dans l'Est de la Grande-Bretagne. Mais comme, après tout, ils étaient modernisés et avaient un certain sens des avantages et des nécessités économiques, ils n'ont pas pu pratiquer à fond cette politique, du moins en temps de paix. Pourtant, ils ont insisté sur la vieille méthode romaine, ils ont cherché à substituer à la langue et à la culture indigènes, celles de l'Allemagne et, quand une pression pacifique n'y suffisait pas, ils ont essayé par la force. Pareille tentative est vouée à l'échec; au lieu d'amener l'unité psychologique qui est son but, elle réussit seulement à accentuer l'esprit national et à implanter une haine enracinée et invincible, dangereuse pour l'empire, qui peut même le dé­truire si les éléments contraires ne sont pas trop rares ni trop faibles. Or, s'il est impossible d'oblitérer en Europe des cul­tures hétérogènes dont les différences n'expriment que les variantes d'un type commun et où les éléments à dompter sont petits et faibles, il n'en est évidemment pas question pour les empires qui doivent faire face aux grandes masses asiatiques et africaines enracinées depuis des siècles dans une culture natio­nale ancienne et bien formée. Si une unité pychologique doit être créée, elle le sera par d'autres moyens.
    Le choc des différentes cultures ne s'est pas atténué mais plutôt accentué dans les conditions du monde moderne. Pour­tant, la nature du choc, les fins auxquelles il tend, les moyens d'atteindre le plus sûrement ces fins, ont profondément changé. La terre, est maintenant en passe d'enfanter une civilisation unique, vaste, flexible, commune à l'espèce humaine tout en­tière, . où chaque culture moderne et ancienne fournira sa contribution, où chaque agrégat humain clairement défini ap­portera un élément de variation nécessaire. Dans la poursuite de ce but, il y aura nécessairement une certaine lutte pour la vie. Sera le plus apte à survivre, tout ce qui servira le mieux les tendances voulues par la Nature dans l'humanité, non seule­ment celles du moment, mais celles qui ressusciteront du passé et celles encore informes de l'avenir. Survivra également, tout ce qui pourra le plus efficacement aider les forces de libération et de synthèse, tout ce qui tendra le mieux à adapter et à ajuster, à révéler le sens caché des efforts de la Grande Mère. Mais dans cette lutte, la violence militaire et les pressions poli­tiques n'aident pas au succès, bien au contraire. Bonne ou mauvaise, la culture allemande faisait de rapides conquêtes à travers le monde avant que les dirigeants de l'Allemagne fussent assez malavisés pour éveiller par la violence armée, la force latente des idéaux opposés. Même maintenant, l'essentiel de cette culture — l'idée d'État et l'organisation étatique de la vie de la. communauté, conceptions communes à l'impérialisme et au socialisme allemands - a beaucoup plus de chances de réussir par la défaite de l'impérialisme allemand dans la guerre que par sa victoire dans une lutte brutale.
    Ce changement de mouvement et d'orientation des tendances mondiales suggère une loi d'échanges mutuels et d'adaptation; elle annonce l'émergence d'une nouvelle naissance au point de rencontre de ces nombreux éléments disparates. Seuls, parmi ces agrégats impériaux, ont des chances de réussir et finale­ment de durer, ceux qui reconnaissent la loi nouvelle et y adaptent leur organisation. Il est vrai que les forces contraires peuvent remporter des victoires immédiates et faire violence à la loi ; mais l'histoire a montré à maintes reprises que pareil succès du présent se paye de tout l'avenir de la nation. Le développement des communications et l'élargissement des con­naissances avaient déjà commencé à faire reconnaître la vérité nouvelle. On avait commencé à admettre la juste valeur des variations, et les vieilles prétentions arrogantes de telle ou telle culture à s'imposer et à écraser toutes les autres, étaient en train de perdre de leur force et de leur morgue, quand, sou­dain, la vieille croyance périmée a bondi, armée du glaive alle­mand, pour s'affirmer avant de mourir, si elle le pouvait. Le seul résultat a été de donner une force accrue et une place honorable à la vérité qu'elle voulait nier. L'importance des petites nations — Belgique, Serbie — comme unités cultu­relles dans l'ensemble européen, a même été élevée à la hau­teur d'un dogme, ou peu s'en faut. La reconnaissance de la valeur des cultures asiatiques, autrefois confinée aux penseurs, érudits et artistes, s'est maintenant répandue dans la mentalité populaire avec les camaraderies de champ de bataille. La théo­rie des races "inférieures" (l'infériorité ou la supériorité se mesurant d'après notre propre forme de culture) a reçu ce qui pourrait bien être le coup de grâce. La semence d'un nouvel ordre de choses s'est rapidement répandue dans la mentalité consciente de l'espèce.
    Dans cette phase nouvelle, le choc des cultures se révèle plus clairement au point où l'Européen et l'Asiatique se ren­contrent. La culture française en Afrique du Nord, la culture anglaise en Inde, cessent aussitôt d'être française ou anglaise et deviennent simplement la civilisation commune de l'Europe devant la civilisation asiatique. Il ne s'agit plus d'une domina­tion impériale s'appliquant à consolider ses positions par voie d'assimilation, mais d'une discussion de continent à continent. Le mobile politique sombre dans l'insignifiance, l'intérêt mondial prend sa place. Et dans cette confrontation, il n'est plus question d'une civilisation européenne sûre d'elle-même qui offre sa lumière et ses bienfaits à une Asie serai-barbare, la­quelle accepte avec reconnaissance une transformation béné­fique. Même le malléable Japon, une fois passé le premier enthousiasme, a conservé tout ce qui était fondamental dans sa culture; partout ailleurs, le flot européen s'est heurté à l'oppo­sition d'une force et d'une voix intérieures qui criaient halte-là à son élan victorieux* . En dépit de certaines interrogations et de certains scrupules, l'Orient dans son ensemble consent (et s'il ne consent pas, s'y trouve forcé par les circonstances et par la tendance générale de l'humanité) à accepter les éléments réellement valables de la culture européenne moderne : sa science, sa curiosité, son idéal d'éducation et de relèvement universels, son abolition des privilèges, sa tendance démocra­tique élargissante et libéralisante, son instinct de liberté et d'égalité, son appel à la démolition des formes étroites et oppressives, son besoin d'air, d'espace, de lumière. Mais passé un certain point, l'Orient refuse d'aller plus loin, et ce point coïncide justement avec les données les plus profondes et les plus essentielles pour l'avenir de l'humanité : celles de l'âme et celles des profondeurs du mental et du caractère. Ici encore, tout suggère, non pas un remplacement ou une conquête, mais une compréhension et des échanges réciproques, une mutuelle adaptation, une formation nouvelle.
     La vieille idée n'est pas tout à fait morte et ne mourra pas sans une dernière lutte. Il se trouve encore des gens pour rêver d'une Inde christianisée et qui pensent que la langue anglaise doit remplacer les langues indigènes, ou du moins les domi­ner définitivement, que la condition préalable à toute égalité de statut entre Européens et Asiatiques est l'adoption des formes et des manières sociales européennes. Mais ceux-là appartiennent en esprit à une génération passée, ils ne peuvent pas reconnaître les signes dé l'heure annonçant une ère nou­velle. Le christianisme, par exemple, n'a réussi que là où il pouvait mettre en pratiqué, ses quelques traits manifestement supérieurs: son empressement à se pencher pour relever les déchus et les opprimés (tandis que l'hindou, enfermé dans le monde des castes, se refusait à toucher ou à secourir) et sa grande promptitude , soulager dans le besoin ; en un mot, la compassion active la bienfaisance qu'il a héritées de son père le bouddhisme. Là où il n'a pas pu utiliser ce levier, il a totalement échoue, et ce levier même, il peut facilement le perdre, car l'âme de l'Inde, réveillée par le nouveau choc, commence à retrouver ses tendances perdues. Les formes sociales du passé sont en train de changer partout où elles ne s'accordent plus aux conditions et aux idées politiques et économiques nouvelles, partout où elles sont incompatibles avec un grandissant besoin de liberté et d'égalité ; mais tous les signes indiquent que c'est essentiellement une nouvelle société asiatique, élargie et libéralisée, qui émergera de ce travail d'enfantement. Les signes sont partout les mêmes, partout les forces travaillent dans le même sens. Ni la France ni l'Angleterre n'ont le pouvoir de détruire et de remplacer la culture islamique en Afrique ou la culture indienne en Inde; et d'ailleurs, rapidement ou lentement, elles en perdent le goût. Tout ce qu'elles peuvent faire, c'est de donner le meilleur d'elles-mêmes afin qu'il soit assimilé suivant les besoins et l'esprit intérieur des vieilles nations.
    Il était nécessaire de s'étendre sur cette question, car elle est vitale pour l'avenir de l'impérialisme. Le remplacement de la culture locale par une culture impériale, et autant que possible de la langue locale par celle du conquérant, était essentiel à la vieille théorie impériale; mais à partir du moment où ce n'est plus possible et où le désir même de cette substitution est répudié comme impraticable, le vieux modèle romain d'empire perd toute valeur pour la solution de notre problème. La leçon romaine laisse quelque chose de valable, en particulier les grands traits caractéristiques qui font l'essence de l'impérialisme et qui donnent un sens à l'empire ; mais un nouveau modèle est exigé. Ce nouveau modèle commence déjà à se façonner conformément aux besoins de l'époque; c'est celui d'un empire fédéral, ou encore d'un empire confédéré. Le problème que nous devons examiner se ramène donc à cette question : est-il possible de créer un empire fédéral solide et de vaste étendue qui soit composé de races ou de cultures hétéro­gènes ? Et en admettant que l'avenir aille en ce sens, comment pareil empire, si artificiel en apparence, peut-il se souder pour devenir une unité naturelle et psychologique ?


*Il s'est produit une recrudescence du mouvement d'européanisation en Turquie et en Chine, renforcé par l'influence de la Russie bolchevique. Partout où il y a une orthodoxie retardataire à surmonter, cette réaction se produira probablement, mais seulement comme une phase passagère. (Note de Sri Aurobindo)


Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE,
 Chp VI - Méthodes d'empire anciennes et modernes (extrait)

Même si la guerre était éliminée




          Limiter les armées et les armements est un remède illusoire. Même si l'on réussissait à trouver un instrument de contrôle international efficace, il cesserait de fonctionner sitôt l'appari­tion d'un choc de guerre réel. Le conflit européen a démontré qu'en temps de guerre, un pays peut se transformer en une énorme manufacture d'armes, qu'une nation peut convertir en armée toute sa population mâle pacifique. L'Angleterre, qui avait commencé par une petite force armée, voire insignifiante, put en une seule année lever des millions d'hommes ; en deux ans, ils étaient entraînés, équipés et jetés effectivement dans la balance. Cet exemple suffit à prouver que la limitation des armées et des armements peut seulement alléger le fardeau national en temps de paix, lui laissant par cela même davan­tage de ressources pour le conflit, mais elle ne peut empêcher, ni même diminuer, l'intensité désastreuse et la généralisation de la guerre. Mais l'établissement d'une loi internationale plus forte, appuyée par des sanctions plus efficaces, ne serait pas davantage un remède parfait et indubitable. On a souvent pré­tendu que c'était cette loi qui était nécessaire; de même qu'au sein de la nation la loi a remplacé et supprimé la vieille méthode barbare de règlement des différends entre individus, familles ou clans par l'arbitrage de la force, de même quelque progrès de ce genre devrait être possible dans la vie des na­tions. C'est peut-être ce qui se produira finalement, mais espé­rer que ce mécanisme fonctionnera tout de suite avec succès, c'est ignorer à la fois la base réelle de l'autorité effective de la loi et la différence qui existe entre les éléments constitutifs d'une nation développée et les éléments constitutifs du comité international mal développé que l'on se propose d'instaurer.
   En fait, l'autorité de la loi dans une nation ou une commu­nauté ne dépend pas d'une soi-disant "majesté", d'une sorte de pouvoir mystique des règlements et des décrets conçus par les hommes. La vraie source de son pouvoir est double : d'abord, le puissant intérêt de la majorité ou de la minorité dominante, ou même de l'ensemble de la communauté, à maintenir la Loi ; ensuite la possession exclusive de la force armée, policière et militaire, pour appuyer cet intérêt. Le glaive métaphorique de la justice ne peut agir que parce que, derrière lui, se trouve un glaive réel qui impose ses décrets et ses sanc­tions aux rebelles et aux dissidents. Or, le caractère essentiel de cette force armée est de n'appartenir à personne, à aucun individu, aucun groupe particulier de la communauté, mais seulement à l'État — roi, classe ou corps dirigeant — qui centralise l'autorité souveraine. Il n'y aurait aucune sécurité si la force armée de l'État se trouvait contrebalancée ou son effi­cacité exclusive amoindrie par l'existence d'autres forces armées appartenant à des groupes ou des individus et soustraites le moins du monde au contrôle central, ou même si elles étaient susceptibles d'utiliser leur pouvoir contre l'autorité gouvernementale. Mais même ainsi, même avec une autorité appuyée par une force armée unique et centralisée, la loi n'a jamais été capable d'empêcher les conflits entre individus et entre classes, et ceci parce qu'elle n'a jamais réussi à supprimer les causes de conflit, psychologiques, économiques ou autres. Par les sanc­tions qu'il encourt, le crime prend toujours l'aspect d'une violence réciproque; c'est une sorte de révolte du même genre que la guerre civile, et même dans les communautés les plus policées et les plus respectueuses de la loi, le crime sévit en­core. Même l'organisation du crime est possible, bien qu'elle ne puisse généralement pas durer ni établir son pouvoir, ayant contre elle les sentiments véhéments et l'organisation effective de toute la communauté. Mais — et ceci entre davantage dans notre sujet — la loi n'a jamais pu éliminer les possibilités de conflits civils ni de dissensions violentes et armées au sein même de la nation organisée, bien qu'elle ait pu les minimiser. Chaque fois qu'une classe ou une opinion s'est crue opprimée ou traitée avec une intolérable injustice, chaque fois qu'elle a trouvé la loi et sa force armée associées si totalement à des intérêts contraires que la suspension du principe légal était ou paraissait être le seul remède et que l'insurrection ou la vio­lence de la révolte semblaient devoir s'opposer à la violence de l'oppression, elle a eu recours à l'antique arbitrage de la force, si elle pensait avoir quelque chance de succès. Même de nos jours, nous avons vu la nation la plus soumise aux lois chan­celer au bord d'une guerre civile désastreuse et des hommes d'État conscients de leurs responsabilités déclarer qu'ils étaient prêts à recourir à la force si telle ou telle mesure qu'ils ré­prouvaient était mise en vigueur, et ceci en dépit du fait que cette mesure avait été adoptée par l'autorité législative suprême avec l'approbation du souverain*.
       Mais dans une formation internationale imprécise telle qu'elle est actuellement possible, la force armée resterait en­core partagée entre les groupes constituants ; c'est à eux qu'elle appartiendrait et non à l'autorité souveraine, que ce soit un Super-État ou un conseil fédéral. Cette situation ressemblerait assez à l'organisation chaotique des âges féodaux où chaque prince ou baron avait sa juridiction et ses propres ressources militaires et pouvait défier l'autorité du souverain, à condition d'être assez puissant ou de pouvoir disposer d'alliés suffisants en nombre et en force parmi ses pairs. Mais dans le cas pré­sent, nous n'aurions même pas l'équivalent d'un souverain féodal (un roi, qui s'il n'était pas vraiment un monarque, était du moins le premier de ses pairs) ayant le prestige de la souveraineté et les moyens d'en faire une réalité forte et permanente.
      Les choses n'iraient guère mieux si une force armée com­posite contrôlait les nations et leur puissance militaire indivi­duelle, car dès qu'un conflit éclaterait ouvertement, la force composite se décomposerait et ses éléments retourneraient à leur origine. Au sein d'une nation développée, l'individu est une unité et il est perdu dans la masse des individus, il est incapable d'évaluer avec certitude la force dont il pourrait disposer en cas de conflit, il a peur des autres individus qui n'ont pas un lien direct avec lui et voit en eux des soutiens naturels de l'autorité outragée; la révolte est pour lui une af­faire des plus dangereuses et ses conséquences sont imprévisibles, même un début de conspiration est à chaque instant gros de mille dangers et mille terreurs qui viennent en rangs serrés s'abattre sur de rares chances éparses. Le soldat aussi est un individu solitaire, effrayé par les autres; un terrible châti­ment est suspendu sur sa tête, prêt à tomber au moindre signe d'insubordination, il n'est jamais sûr de l'appui confiant de ses camarades, et quand même il aurait quelque assurance, il ne pourrait pas compter sur le soutien effectif de la population civile; il est donc privé de la force morale qui pourrait l'en­courager à défier l'autorité de la loi et du gouvernement. De plus, il sent bien qu'il n'appartient plus à un individu, une famille ou une classe, mais à l'État et au pays, ou du moins à la machine dont -il fait partie. Or, dans le cas dont nous nous occupons, les parties constituantes représenteraient un petit nombre de nations, dont certaines seraient de puissants em­pires bien capables de regarder autour d'eux et de mesurer leur propre force, de s'assurer des alliés et d'évaluer les forces adverses ; ils auraient simplement à considérer les chances de succès ou d'échec. Les soldats de cette armée composite se­raient donc de coeur avec leur pays et pas du tout avec l'entité nébuleuse qui les commanderait.
    Par conséquent, en attendant la formation effective d'un État international constitué de telle manière qu'il ne soit pas simplement un conglomérat de nations mal liées, ou plus exactement un bavardage de députés des gouvernements nationaux, le règne de la paix et de l'unité rêvé par les idéalistes, ne sera jamais possible par ces moyens politiques et adminis­tratifs, ou s'il est possible, il n'offrira aucune sécurité. Même si la guerre était éliminée sous sa forme actuelle, d'autres moyens de conflit seraient inventés, peut-être beaucoup plus désas­treux que la guerre, de même que les crimes individuels con­tinuent d'exister au sein des nations, de même que d'autres moyens d'agression, telles les désastreuses grèves générales, sont utilisés dans la lutte des classes. On peut même dire que les moyens de conflit sont nécessaires et inévitables dans l'éco­nomie de la Nature, non seulement pour satisfaire à la néces­sité psychologique des discordes, des passions et des ambitions égoïstes, mais aussi comme une soupape de sûreté et pour donner une arme au sens de l'injustice, aux droits opprimés, aux possibilités frustrées. La loi est toujours la même : partout où l'égoïsme est la source de l'action, il engendre nécessaire­ment ses résultats et réactions, et même si ceux-ci sont conte­nus et réprimés par un mécanisme extérieur, leur déchaînement final est certain; il peut être différé mais non définitivement évité.
      Du moins, il est évident que sans autorité centrale puissante, aucune formation imprécise ne peut être satisfaisante et effi­cace ni durable, même si elle est beaucoup moins imprécise et beaucoup plus compacte que tout ce qui semble pouvoir se créer dans un proche avenir. La nature des choses veut qu'une deuxième étape intervienne, un mouvement vers une rigidité plus grande, une restriction des libertés nationales, et que s'érige une autorité centrale unique dotée d'un pouvoir de contrôle uniforme sur les peuples de la terre.

Sri Aurobindo, L’IDÉAL DE L’UNITÉ HUMAINE,
 Chp XIV - Possibilité d'un début d'unité internationale (extrait)


* Référence à l'affaire du Home Rule irlandais, voté au prin­temps de 1914 mais dont l'application fut remise pour après la guerre et qui divisa toute l'Angleterre à ce sujet.

PAGE DE LIENS - mise à jour


L'OEUVRE DE SRI AUROBINDO



SAKSI
SAVITRI (The Poem)
SAVITRI (présentation)
SAVITRI (traduction)
L'Inde et la renaissance de la Terre
Commémoration à la Sorbonne

L'Agenda de 1952 à 1973
La Signification Spirituelle des Fleurs
Sanskrit Mantras
The Mother audio
Words of Sri Aurobindo by Nolini Kanta Gupta
 






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Nation et empire : unités réelles et unités politiques




     Il est utile de s'étendre un peu sur l'aide apportée au processus de formation nationale par la domination étrangère, et de voir comment elle opère. L'histoire abonde en illustrations. Mais il est des cas où le phénomène de domination étrangère est momentané et imparfait; d'autres où il est très durable et complet ; d'autres enfin où il se répète sous des formes souvent variées. Dans quelques cas, l'élément étranger est rejeté une fois passée son utilité ; en d'autres, il est absorbé ; en d'autres encore, il est accepté comme une caste dirigeante après une assimilation plus ou moins complète et pendant une longue ou brève période. Le principe reste le même, mais il est diversement appliqué par la Nature suivant les besoins du cas particulier. Aucune des nations modernes en Europe n'a pu échapper à une phase plus ou moins prolongée, plus ou moins complète, de domination étrangère afin de réaliser sa nationalité. En Russie et en Angleterre, la race conquérante étrangère est rapidement devenue la caste dirigeante, finalement assimilée et absorbée; en Espagne, ce fut la succession des Romains, des Goths et des Maures ; en Italie, la souveraineté des Autrichiens ; dans les Balkans*, la longue suzeraineté des Turcs ; en Allemagne, le joug passager de Napoléon. Mais dans tous les cas, l'essentiel était le choc ou la pression qui éveillait la vague entité psychologique à la nécessité de s'organiser du dedans, ou qui écrasait et décourageait, ou privait de pouvoir, de vitali et de réalité, les facteurs de désunion les plus obstinés. Dans certains cas même, un changement complet de nom, de culture et de civilisation a été nécessaire ainsi qu'une modification plus ou moins profonde de la race. C'est ce qui s'est produit notamment pour la formation de la nationalité française. L'ancien peuple gaulois, en dépit, et peut-être à cause, de sa civilisation druidique et de sa grandeur première, fut incapable de s'organiser en une unité politique solide; plus incapable même que la Grèce antique ou que les vieux royaumes et républiques de l'Inde. Il a fallu L'autorité romaine et la culture latine, la surimposition d'une caste dirigeante teutonique, et finalement le choc de la conquête anglaise temporaire et partielle, pour fonder l'unité sans pareille de la France moderne. Pourtant, bien que le nom, la civilisation et tout le reste semblent avoir changé, la nation française d'aujourd'hui est encore et reste toujours la vieille nation gauloise semée d'anciens éléments basques, gaéliques, armoricains et autres, qui ont été modifiés par le mélange des Francs et des Latins.
    Ainsi, la nation est une entité psychologique persistante que la Nature s'est activement occupée à développer à travers le monde sous les formes les plus variées et qu'elle a éduquée à devenir une unité physique et politique. L'unité politique n'est pas le facteur essentiel; elle peut ne pas exister encore, et pourtant la nation persiste et s'achemine inévitablement vers sa réalisation ; elle peut être détruite, et pourtant la nation persévère, peine et souffre, mais refuse d'être annihilée. Dans le passé, la nation n'était pas toujours une entité réelle et vivante ; les groupements vivants étaient la tribu, le clan, la commune, les provinces. Les entités qui en voulant réaliser l'évolution nationale, ont détruit les anciens groupements vivants sans parvenir à une nationalité vitale, ont disparu dès que l'unité artificielle ou politique a été brisée. Mais à l'heure actuelle, la nation apparaît comme la seule entité collective vivante de l'humanité, en laquelle toutes les autres doivent se fondre ou se subordonner. Même les vieilles entités persistantes, raciales ou culturelles, sont impuissantes devant elle. Les Catalans en Espagne, les Bretons, les Provençaux et les Alsaciens en France, les Gallois en Angleterre, peuvent chérir les signes de leur existence séparée, mais l'attraction de l'unité vivante plus grande qu'est la nation (espagnole, française ou britannique) est trop puissante pour être entamée par ces persistances. Dans les temps modernes, la nation est pratiquement indestructible, à moins qu'elle ne meure du dedans. La Pologne, mise en pièces et écrasée sous la botte de trois puissants empires, a cessé d'exister; la nation polonaise a survécu et une fois de plus s'est reconstituée. L'Alsace, après quarante ans de joug allemand, est restée fidèle à sa nationalité française en dépit de ses affinités de race et de langage avec le conquérant. Tous les efforts modernes pour détruire par la force ou morceler une nation, sont insensés et futiles, parce qu'ils refusent de reconnaître la loi de l'évolution naturelle. Les empires sont encore des entités politiques périssables; la nation est immortelle. Et elle le restera jusqu'à ce qu'une entité vivante plus grande soit découverte où l'idée de nation pourra se fondre en vertu d'une attraction supérieure.
  Dès lors, on peut se demander si l'empire n'est pas justement cette entité prédestinée en voie d'évolution. Le simple fait qu'à l'heure actuelle, l'unité vitale ne soit pas l'empire mais la nation, ne peut être un obstacle à quelque renversement futur des relations. Évidemment, pour qu'elles puissent être renversées, l'empire doit cesser d'être une simple entité politique et devenir une entité psychologique. Mais dans l'évolution des nations, il est des exemples où l'unité politique a précédé l'unité psychologique, et est devenue la base de l'unité psychologique, comme pour l'union de l'Écosse, de l'Angleterre et du pays de Galles, qui formèrent la nation britannique. Il n'existe pas de raison insurmontable qu'une évolution similaire ne puisse pas se produire à une échelle plus grande et qu'une unité impériale ne vienne se substituer à l'unité nationale. La Nature travaille depuis longtemps à l'enfantement du groupement impérial; elle a longtemps cherché de tous côtés à lui donner une force de permanence plus grande, et il ne serait pas irrationnel de penser que l'émergence sur toute la terre d'un idéal impérial conscient et ses efforts encore grossiers, violents et maladroits pour se substituer à l'idéal national, soient le signe précurseur d'un de ces bonds, d'une de ces transitions rapides par lesquelles si souvent la Nature accomplit ce qu'elle avait longuement préparé d'une façon graduelle et empirique. Telle est donc la possibilité qu'il nous faut maintenant examiner avant d'étudier le phénomène établi de la nationalité par rapport à l'idéal de l'unité humaine. Deux conceptions différentes, et par conséquent deux possibilités différentes, ont été brusquement précipitées en mouvement par le conflit européen : d'une part, une fédération de nations libres ; de l'autre, le partage de la terre entre un petit nombre de grands empires ou d'hégémonies impériales. Une combinaison pratique de ces deux idées est devenue la possibilité la plus tangible du proche avenir. Il est nécessaire de s'arrêter un moment et de considérer si l'un des éléments de la combinaison possible étant déjà une unité vivante, l'autre ne pourrait pas, dans certaines conditions, être aussi converti en une unité vivante afin que la combinaison, si elle se réalise, devienne le fondement d'un ordre nouveau et durable. Sinon, ce ne serait encore qu'un expédient provisoire sans aucune possibilité de permanence stable.

*Ici, ce n'était pas un peuple unique qu'il fallait unifier, mais plusieurs peuples séparés, dont chacun devait recouvrer son indépendance séparée ou, dans certains cas, former une coalition de peuples apparentés. (Note de Sri Aurobindo)


Sri Aurobindo , L'Idéal de l'unité humaine, Première partie
CHAPITRE V
Nation et empire :
unités réelles et unités politiques

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