Toute la vie est un yoga. Par ce yoga intégral, nous ne cherchons pas seulement l'Infini: nous appelons l'Infini à se révéler lui-même dans la vie humaine. Sri Aurobindo La grandeur de la Révolution française

SRI AUROBINDO
. . YOGA INTÉGRAL


Les négations de Dieu sont aussi utiles pour nous que Ses affirmations. Sri Aurobindo
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C'est le Supramental qu'il nous faut faire descendre, manifester, réaliser.

La grandeur de la Révolution française




La grandeur de la Révolution française ne réside pas dans ce qu'elle accomplit, mais dans ce qu'elle pensa et qu'elle fut. Son action fut surtout destructrice. Elle prépara beaucoup, elle ne fonda rien. Même l'activité constructive de Napoléon ne fit que bâtir un gite à mi-chemin où les idées de 1789 pouvaient se reposer jusqu'à ce que le monde fût prêt à mieux les comprendre et à les réaliser réellement. En elles-mêmes, les idées n'étaient pas neuves; elles existaient dans le Christianisme, et préalablement au Christia­nisme dans le Bouddhisme; mais en 1789 elles sor­tirent pour la première fois de l'Église et de la Bible et s'efforcèrent de remodeler gouvernement et société. Ce fut une tentative infructueuse, mais même l'échec changea la face de l'Europe. Ce dernier résultat fut en grande partie dû à la force, à l'enthousiasme, à la sincérité avec lesquels on s'empara de l'idée et l'ap­plication avec laquelle on chercha à la réaliser. La cause de l'échec fut le manque de connaissance, l'excès d'imagination. Les idées fondamentales, les types, ce qui était à instaurer étaient connus; mais dans la pratique, il n'y avait eu aucune expérience de ces idées. Jusqu'alors, la société européenne avait été imprégnée non de liberté, mais d'esclavage et de répression; non d'égalité mais d'inégalité; non de fraternité mais de force et de violence égoïstes...
Considérez quelles étaient les idées sous la bannière desquelles l'esprit moderne renversa le Titan médié­val; nous voyons le jaillissement final de ces idées avec la Révolution française. Nous connaissons la devise de la Révolution : liberté, égalité et fraternité; nous connaissons l'esprit qu'elle professait mais ne put atteindre : l'humanité. Dans la liberté, l'union de la liberté morale individuelle du Christianisme avec la liberté civique de la Grèce; dans l'égalité, l'égalité spirituelle démocratique du Christianisme appliquée à la société; dans la fraternité, l'aspiration à l'amour fraternel universel, qui est l'idée particulière et dis­tinctive du Christianisme; dans l'humanité, l'esprit Bouddhique de compassion, de pitié et d'amour, dont l'Europe ignorait tout jusqu'au moment où le Chris­tianisme l'exhala par-delà la Méditerranée et, avec une pureté plus grande, sur l'Irlande, mêlé au sens de la divinité en l'homme, lui-même emprunté à l'Inde par le truchement des anciens Gnostiques et Platoniciens : telles sont les idées qui influencent encore profondément l'Europe; le matérialisme scientifique a été obligé d'emprunter ou tolérer beaucoup d'entre elles, et jusqu'à présent il n'a été capable d'en déraciner entièrement aucune. 
Le Christianisme fut une affirmation de l'égalité  humaine dans l'esprit, une grande affirmation de l'unité de l'esprit divin en l'homme, qui ne cherchait pas à renverser les systèmes gouvernementaux et sociaux établis, mais à les imprégner de l'esprit de fraternité et d'unité humaines. Il fut grandement entravé dans cette tâche par le fait que les races européennes étaient dans un état de transition entre l'ancienne civilisation aryenne de la Grèce et de Rome et une autre moins avancée et éclairée. Les nations germaniques s'étaient fixées à une civilisation militaire totalement incompatible avec les idéaux du Christianisme, et entre leurs mains la nouvelle religion devint quelque chose d'absolument méconnaissable pour l'esprit asiatique qui l'avait engendrée...
L'Inde, dès les temps anciens, avait reçu l'évangile du Védanta[1] qui s'efforçait d'établir l'unité divine de l'homme en esprit; mais visant à assurer une société ordonnée dans laquelle elle pût développer son intui­tion spirituelle et parfaire sa civilisation, elle avait inventé le système des castes, qui à la suite de corruptions et de déviations des idéaux de caste, finit par être un obstacle à la réalisation de l'idéal Védan­tique dans la société. Depuis l'époque de Bouddha jusqu'à celle des saints du Maharashtra[2], chaque grand éveil religieux s'est efforcé de restaurer l'ancienne signification de l'Hindouisme et de ramener la caste à l'importance secondaire qu'elle avait à l'origine en tant que commodité sociale, de manière à exorciser dans la société l'esprit d'orgueil lié aux castes, et à rétablir l'esprit de fraternité ainsi que les principes éternels d'amour et de justice. Mais l'esprit féodal avait pris possession de l'Inde, et l'esprit féodal est obstinément attaché à l'inégalité et à l'orgueil de caste.
Quand le système féodal fut brisé en Europe par le soulèvement de la classe moyenne, les idéaux du Christianisme commencèrent à émerger une fois de plus à la lumière, mais dès ce temps-là l'Église Chrétienne était elle-même féodalisée, et on assiste au curieux spectacle d'idéaux chrétiens luttant pour S'établir eux-mêmes par la destruction de l'institution même qui avait été créée pour préserver le Christia­nisme. Au temps de la Révolution française, quand les idéaux de liberté, égalité et fraternité furent proclamés et que le genre humain exigea qu'ils fussent reconnus par la société comme le fondement de sa structure, ils furent associés à une brutale révolte contre les vestiges du féodalisme et contre le traves­tissement de la religion chrétienne qui en était devenu partie intégrante. Ce fut là la faiblesse de la démocratie européenne et l'origine de son échec. Elle prit pour mobile les droits de l'homme, et non le dharma[3] de l'humanité; elle fit appel à l'égoïsme des classes inférieures contre l'orgueil des supérieures; elle fit de la haine et de la guerre d'extermination réciproque les alliés permanents des idéaux chrétiens et produisit une confusion inextricable qui est la maladie moderne de l'Europe. C'est en vain que le génie de Mazzini redécouvrit le cœur du Christianisme et s'efforça de remodeler les idées européennes; la Révolution fran­çaise était devenue le point de départ de la démocratie européenne et avait coloré l'esprit européen. 
Sri Aurobindo
L'Heure de Dieu et autres écrits - La révolution française -
Bande Mataram

1. Védanta : Un des systèmes de la philosophie indienne.
2. Maharashtra : État de la côte ouest de l'Inde.
3. Dharma : On dit que la démocratie est basée sur les droits de l'homme, d'autres ont répliqué qu'elle devrait plutôt avoir pour support les devoirs de l'homme; mais aussi bien les droits que les devoirs sont des idées européennes. Le dharma est cette conception indienne où les droits et les devoirs perdent l'antagonisme artificiel créé par une vision du monde qui fait de l'égoïsme la racine de l'action, et regagnent leur profonde et éternelle unité. [Le dharma de l'homme désigne en effet la loi d'être fondamentale de l'humanité. En ce sens, il représente tout à la fois le principe d'une juste revendication de ses droits, et, SIMULTANÉMENT, l'obligation de ne pas trahir l'exigence de sa nature la plus haute.] (Sri Aurobindo Asiatic Democraty — Édition du Centenaire Vol. 1)

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